La prison Saint-Michel pendant la guerre

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Si toute prison recèle, par nature, un trésor d’histoires secrètes, mêlées de souffrances, de violences et de larmes, la prison Saint-Michel a cela d’exceptionnel d’avoir été pendant la seconde guerre mondiale une pièce essentielle de la répression qui en fait aujourd’hui un haut lieu de mémoire.

Photo0341Cette prison était le lieu d’enfermement de tous ceux que le régime de Vichy considérait comme les responsables de la défaite et les ennemis du nouveau régime de « révolution nationale ». Ainsi, prisonniers politiques, étrangers, dont beaucoup d’Espagnols, des Juifs étrangers, hommes, femmes et enfants furent jetés dans les geôles de Saint-Michel. A partir de novembre 1942, l’occupation allemande en fait l’un des lieux de souffrance de toute la région. L’ensemble des résistantes et résistants arrêtés dans les 9 départements que comptait la région R4 (région militaire de Toulouse définie par la résistance) étaient invariablement conduits à la maison d’arrêt de Toulouse.

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Plaque extérieure sur la façade de la prison

La cour du Castelet a abrité des regards indiscrets l’exécution du chef de la brigade FTP-MOI Mendel Marcel Langer, guillotiné. Les tours ont dissimulé les cours martiales de la milice française qui expédiaient la justice contre les « terroristes », systématiquement condamnés à mort et exécutés dans la foulée. Dans les derniers jours de l’Occupation, les prisonniers ont été considérés comme témoins gênants, au même titre que les documents compromettants, et 54 d’entre eux ont été fusillés et brûlés en forêt de Buzet-sur-Tarn. Interrogatoires, tortures, mauvais traitements, déportations, exécutions, faim et froid ont été le quotidien de ceux qui eurent à connaître les cachots de la prison Saint-Michel.

Le régime de Vichy

Avant l’arrivée des Allemands à Toulouse, la prison Saint-Michel permettait d’enfermer tous ceux qui étaient jugés dangereux pour la sécurité intérieure de l’Etat, principalement des militants communistes, des étrangers et des Juifs. A mesure que la législation répressive du régime de Vichy est mise en place la prison se remplit. Politiques et prisonniers de droit commun se côtoient dans l’exiguïté des cellules de la maison d’arrêt.

Angèle Del Rio BettiniAngèle_1940 est la plus jeune prisonnière politique de Saint-Michel, arrêtée après une opération retentissante de tracts dispersés depuis un immeuble de la rue Alsace-Lorraine sur la foule rassemblée autour du convoi du Maréchal Pétain en visite à Toulouse le 5 novembre 1940. Angèle est enfermée quelques mois dans le quartier des femmes dans une grande cellule commune. Parmi ces femmes arrêtées pour prostitution et autres délits de droit commun, elle partage sa paillasse avec Batia Mittelman et son nourrisson. Libérée au bout de quelques mois, Angèle fut de nouveau arrêtée en raison de la loi du 22 juillet 1940 qui la déchoit de sa nationalité française. Angèle connaît alors une autre forme de détention et de répression dans les camps d’internement de la région pendant quatre longues années.

La législation antisémite du régime de Vichy, en particulier les statuts des juifs d’octobre 1940 et juin 1941, contribue largement à remplir la prison de Juifs étrangers qui sont ensuite envoyés vers les camps d’internement. La loi permet aux préfets d’interner les Juifs français. Les rafles s’intensifient au cours de l’hiver 1941-1942 et les premiers convois vers les camps de la mort partent de la région dès l’été 1942.

La prison sous occupation allemande

Le 11 novembre 1942, les troupes allemandes franchissent la ligne de démarcation et envahissent la zone sud, au prétexte du débarquement allié en Afrique du Nord. Les nazis s’installent dans Toulouse et réquisitionnent hôtels, grands immeubles, bâtiments et prisons. Ils prennent alors le contrôle d’une partie de la prison Saint-Michel qui est divisée en deux sections, l’une française et l’autre allemande.

En l’état des connaissances actuelles, marqué par l’absence d’archives, en particulier des registres d’écrou allemands, il semble que deux des cinq quartiers étaient sous contrôle exclusif allemand. Le témoignage précis d’un détenu interrogé peu après la guerre rapporte que les quartiers II et III, rez-de-chaussée et étage, composaient la section allemande.(Archives de la Commission d’enquête des crimes de guerre, témoignage de Jacques Quintana, Archives départementales de la Haute-Garonne). Un témoin, resté anonyme, évoque trois quartiers dédiés aux Allemands dans un article intitulé « Souvenirs de Saint-Michel », la République daté du 21 août 1944.

Collection Archives municipales de Toulouse

« ma 1ère cellule » François Verdier à sa femme Jeanne. Collection Archives municipales de Toulouse

Les résistants arrêtés dans une même affaire étaient toujours séparés. Il n’y avait quasiment pas de communication ni avec l’extérieur ni entre les détenus, par peur des « moutons », des délateurs au service de la police. L’isolement était quasi total, les détenus de cellules différentes n’ayant aucun moment commun. Les toilettes se faisaient cellule après cellule. Les conditions de vie y étaient très précaires, surtout pour ceux qui ne recevaient pas de colis. Les témoignages des prisonniers abordent tous le sentiment de faim intolérable. Les prisonniers, trop nombreux, dorment sur le sol, dans de grandes cellules ou dans des cellules conçues pour une seule personne, où ils dorment à six. Certains reçoivent des colis de vêtement de rechange ou de denrées. Le service social de mouvements de Résistance organise parfois l’aide aux résistants arrêtés, et transmet quelques pauvres colis. Le grand mathématicien Albert Lautman, membre du réseau Françoise et responsable de l’Armée secrète en Haute-Garonne, est arrêté le 15 mai 1944 alors qu’il vient déposer un colis à la prison pour son frère. François Verdier reçoit lui aussi des colis tout d’abord de sa femme Jeanne, puis de ses amis proches après l’arrestation de cette dernière.

La prison, antichambre de la déportation

Alfred Nakache (1915-1983)

Alfred Nakache (1915-1983)

Pendant l’hiver 1943-1944, les arrestations se multiplient. Des enfants se retrouvent avec leurs parents en prison. C’est le cas du champion de natation Alfred Nakache enfermé à Saint-Michel avec sa femme Paule et leur fille de 2 ans après avoir été dénoncé comme Juif à la Gestapo, la police allemande, en novembre 1943. La famille est déportée au camp d’extermination d’Auschwitz. Seul Alfred a survécu.

Archives départementales de Haute-Garonne - photo G. Drijard

« Remis aux autorités allemandes » – Registre d’écrou – Archives départementales de Haute-Garonne – photo G. Drijard

Le nombre d’arrestations est également représentatif de la montée en puissance de la Résistance. La présence à Toulouse de la 35e brigade FTP-MOI et du Réseau Morhange accentuent l’angoisse des autorités allemandes par la multiplication des disparations d’agents, de miliciens, de collaborateurs, des attentats contre les soldats du Reich, et autres actions d’éclat. Les nazis accentuent la répression et remplissent frénétiquement les cellules. La prison est rapidement surpeuplée. Mais les cachots de Saint-Michel se vident très régulièrement au rythme des convois qui partent de la gare Raynal.

Raymond Naves, professeur de lettres et chef de la Résistance désigné comme futur maire de Toulouse libérée, est arrêté le 24 février 1944 par la Gestapo. Il est emprisonné jusqu’en avril avant d’être déporté à Auschwitz où il meurt de maladie et d’épuisement deux semaines plus tard. La cadence de rotation des détenus est ainsi très élevée. L’enquête des services allemands terminés, le suspect est désigné pour la déportation, à un degré différent selon les cas, NN (« Nacht und Nebel » nuit et brouillard, afin que nul ne sache ce qu’il est devenu) ou part en direction d’un camp de concentration-extermination. Les détenus voués à la déportation quittaient apparemment leur cellule l’après-midi pour rejoindre en camion bâché la gare Raynal, transitaient par les camps de Drancy ou Compiègne, puis vers l’Allemagne ou la Pologne, Auschwitz, Dachau, Ravensbrück ou Mauthausen…

Conchita Grangé Ramos

Conchita Grangé Ramos

Une jeune résistante ariègeoise, Conchita Grangé Ramos a ainsi été arrêtée en mai 1944,  conduite à Saint-Michel puis à la caserne Compans Caffarelli avant déportation. Elle a connu le sinistre convoi parti de Toulouse le 2 juillet 1944. Ce convoi a vidé une partie de la prison Saint-Michel, hommes et femmes confondus, les malades et vieillards du camp de Noé et du camp du Vernet d’Ariège.

Jacob Insel  Collection ADHG

Jacob Insel, tué le 19 août 1944 dans le convoi du Train fantôme, détenu à Saint-Michel de décembre 1943 à juillet 1944.
Collection ADHG

Le trajet a duré deux mois entre Toulouse et Dachau. Ce convoi a été surnommé le « train fantôme » : transportant 800 personnes, il a erré sur des voies bombardées par les Alliés entre juillet et août 1944. Des dizaines de prisonniers furent tués, d’autres sont parvenus à s’évader par le plancher. Mais Conchita Ramos, elle, n’a pu se soustraire au camp de Ravensbrück où elle a vécu le pire des cauchemars.

Exécutions à la prison Saint-Michel

L’exécution la plus célèbre est sans nul doute celle de Mendel Marcel Langer, fondateur de la 35e Brigade FTP-MOI, guillotiné. L’arrestation, les interrogatoires, la condamnation, l’emprisonnement de Langer est une affaire exclusivement française, à laquelle les Allemands ne se sont pas mêlés.

Archives départementales HG3808_W_18_carte identité étranger

Archives départementales HG3808_W_18_carte identité étranger

Marcel Langer avait été arrêté le 6 février 1943 à la gare Saint-Agne après avoir réceptionné une valise contenant des explosifs. Arrêté par un gardien de la paix, conduit au commissariat de la rue du Rempart, interrogé, battu, il n’a reconnu que ce que les policiers savaient déjà. C’est-à-dire peu de choses. Jugé par la section spéciale de la Cour d’Appel de Toulouse, il est condamné à mort après un réquisitoire sévère du procureur. Condamné à la peine capitale pour simple transports d’explosifs, il l’est surtout parce qu’étranger, juif, militant communiste, et désormais « terroriste ».

Marcel Langer en 1944 Archives départementales de la Haute-Garonne

Marcel Langer en 1943
Coll. ADHG

Le 23 juillet 1943, la guillotine est élevée dans la cour d’honneur de la prison. Les « bois de justice » ont été amenés de Paris par le bourreau en titre. A l’aube, magistrats, avocats, rabbin attendent Marcel Langer. Installé dans une cellule dédiée aux condamnés à mort, Marcel Langer quitte sa geôle sous la rumeur qui se répand de cellule en cellule. Les murmures se font de plus en fort et la clameur de la Marseillaise finit par accompagner les pas de Langer. Ses codétenus entonnent alors avec force le chant patriotique. Selon les témoignages du rabbin, de l’avocat, et même du président de la Cour d’appel, le courage de Langer a été d’une rare expression.

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Le poteau d’exécutions de la prison

La cour d’honneur, dite du Castelet, a également été le décor des simulacres de justice orchestrés par la milice de Vichy et ses cours spéciales. Cette « juridiction » n’aboutissait qu’à la peine capitale. L’inculpé n’avait pas d’avocat.

Enzo Godéas

Enzo Godéas

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Registre d’écrou de la prison – coll. Archives départementales de Haute-Garonne – photo Guillaume Drijard

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Collection Musée de la résistance et de la déportation de Haute-Garonne

Le jeune Enzo Godéas, combattant de la 35e brigade FTP-MOI avait été arrêté après une action contre un cinéma du centre-ville qui diffusait des films antisémites en mars 1944. Gravement blessé au cours de l’opération, il avait été jeté en cellule sans soin. Ses camarades de la brigade, emprisonnés également, étaient parvenus à trouver des complicités pour le soulager. Puis, ils imaginèrent pouvoir le sauver en aggravant son état de santé, pour qu’il ne soit pas fusillé. Ils n’imaginaient pas qu’un homme qui ne tenait plus debout, puisse l’être. Mais le 23 juin 1944, Enzo Godéas est traîné dans la cour, où, enchaîné à une chaise, il meurt sous les balles d’un peloton de gardes mobiles français (GMR). Enzo Godéas avait 19 ans.

Côté allemand, la fin de la détention était également expéditive. Des prisonniers pouvaient rester enfermés des semaines voire des mois, au secret ou dans des cellules communes, alternant les interrogatoires au siège de la Gestapo à quelques centaines de mètres, ou parfois au sein même de la prison.

Le chef de la Résistance régionale, François Verdier, dit Forain, patron des Mouvements unis de Résistance, vécut ainsi une détention de 44 jours rythmés par les interrogatoires et l’isolement. Arrêté dans un coup de filet de la police allemande qui fit plus de 110 arrestations dans la région, il n’a jamais rien avoué. Dans son « journal carcéral » qu’il a soigneusement protégé, Verdier raconte ses longs interrogatoires, sa vie entre terreur, peur pour sa famille et pour sa vie. Le 27 janvier 1944, deux policiers allemands l’extraient de sa cellule et le conduisent discrètement en forêt de Bouconne. François Verdier est abattu le long d’un chemin forestier et une grenade fait exploser son visage.

aFF hvs 564 _dafanch98_numl000226_2Le Tribunal militaire allemand (Commandement HVS 564) s’est réuni à cinq reprises dans la prison et a condamné 28 résistants à mort. Des recherches récentes montrent qu’ils auraient été fusillés dans l’enceinte de la prison et leurs corps ensevelis discrètement à l’extérieur de la ville, à Bordelongue.

La Gestapo s’embarrassait de moins de moins de procédures : les forêts de Bouconne et de Buzet-sur-Tarn ont ainsi été le théâtre d’exécutions lâches et discrètes et il n’était pas rare qu’elle fasse usage du moindre fossé pour se débarrasser d’un témoin trop encombrant. Telle fut l’expérience vécue par le résistant René Cabau qui après avoir été laissé pour mort dans un fossé, a réussi à sauver sa vie malgré une balle dans la tête.

Les massacres

Par deux fois, les Allemands ont secrètement extrait des groupes de prisonniers pour les exécuter dans des forêts alentours. Le 27 juin 1944, quinze résistants enfermés à Saint-Michel depuis des semaines sont sortis par petits groupes de la prison. Nulle question pour eux de déportation. Ils sont conduits dans des camions ou dans des voitures en direction de Castelmaurrou, dans le nord-est toulousain. Là, certains poursuivent leur chemin vers un petit bois au milieu des champs, le bois de la Reulle, tandis que d’autres sont amenés au bar du village, sous la garde de soldats de la division SS das Reich. Arrivés au bois, les Allemands leur donnent des pelles et des pioches et les contraignent à creuser leur propre tombe. Les résistants sont ensuite exécutés par des rafales de mitraillettes. Un homme est parvenu à leur échapper, un Espagnol, Jaïme Soldevilla qui a pu témoigner après la guerre.

Le 17 août 1944, deux jours avant la Libération, ce sont 54 prisonniers qui sont extirpés de Saint-Michel. Il semble qu’ils aient tous quitté la prison en même temps, en fin d’après-midi. Le convoi était formé de deux voitures particulières, à leurs bords des officiers allemands et la Gestapo, et de trois camions dont certains bâchés transportant les soldats allemands et leurs 54 prisonniers. Nous ne disposons que de très peu d’éléments sur ce massacre. Certains témoins évoquent également la présence de deux femmes. Les prisonniers sont amenés en bordure d’une forêt, à Buzet-sur-Tarn, près d’un lieu où il y avait déjà eu des massacres en juillet 1944.

Francisco Ponzan Vidal, passeur de 33 ans, arrêté en avril 1943.

Francisco Ponzan Vidal, passeur de 33 ans, arrêté en avril 1943, tué à Buzet le 17 août 1944.

Les détenus sont fusillés dans une grange et dans une écurie et leurs corps brûlés. Un témoignage rapporte que les Allemands sont restés toute la nuit pour attiser le feu. Parmi les suppliciés, de nombreux résistants, mais aujourd’hui encore 35 personnes ne sont pas identifiées. Un élément de corset féminin a été retrouvé dans les cendres mais n’a pas permis d’identification. De nombreux petits objets personnels, comme des bijoux, ont également été retrouvés.

Libération de la prison

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Deux jours plus tard, le 19 août les gardiens allemands quittent progressivement, non sans désordre, la prison. Les gardiens français se retrouvent seuls. Des clefs de cellule commencent à circuler, timidement d’abord, plus rapidement ensuite à mesure que les familles de prisonniers tambourinent à la porte d’entrée. Les premiers détenus s’échappent, courent se réfugier dans les rues avoisinantes, les jardins. Au fil de la matinée, le mouvement s’accélère, les ex-détenus sont devant la prison, prenant garde tout de même aux rafales qui s’échangent dans la ville et aux convois allemands qui passent. Parmi les prisonniers, l’ancien ministre et journaliste, André Malraux, qui raconte cet épisode dans ses « anti-mémoires » et crée ainsi une légende autour de la libération de la prison Saint-Michel. Légende tenace perpétuée encore aujourd’hui. Une autre légende circule toujours :celle qui affirme que ce sont les femmes qui auraient libéré la prison. Cette version repose sur la présence aux portes de la prison des épouses, des sœurs, des compagnes parmi les proches qui souhaitaient voir sortir les prisonniers.

 

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Les lendemains de la Libération à Toulouse

La prison se remplit de nouveau dans les semaines qui suivent la Libération. Les FFI (Forces françaises de l’Intérieur) ont procédé à de très nombreuses arrestations. C’est au tour des personnes soupçonnées de collaboration d’être entassées dans les cellules de Saint-Michel, rapidement saturées. Les camps de Noé, du Vernet d’Ariège ou du Récébédou sont également vite remplis, le temps que la justice de la Résistance s’organise. Des commissions d’épuration sont créées pour faire le tri parmi les arrestations qui s’enchaînent. Les cas les plus graves sont jugés dès le 2 septembre 1944 par des juridictions militaires. La Cour de justice de Toulouse fonctionne d’octobre 1944 à 1953, examinant les cas d’intelligence avec l’ennemi et les cas de collaboration les plus graves, pour l’ensemble de la région. Les prévenus sont détenus à la prison Saint-Michel.

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Procès Marty (en bas à droite) – Archives départementales de Haute-Garonne

Le procès le plus retentissant de la collaboration fut celui de Pierre Marty, intendant régional de police à Toulouse en mai 1944. Il était à la tête d’une équipe surnommée « la brigade sanglante ». Marty a multiplié les infiltrations de la Résistance, organisant la trahison et les pièges, participant aux attaques contre les maquis aux côtés des nazis. Avant d’arriver à Toulouse, il avait détruit une partie de la Résistance dans la région de Montpellier en travaillant étroitement avec les services de la Gestapo. C’est un modèle de l’ultra-collaboration. La rumeur publique se répandait que Marty ne serait jamais jugé à Toulouse (Marty a été arrêté en Allemagne par les Américains). En 1948, les Toulousains furent soulagés quand ils le surent enfermé à la prison Saint-Michel. Marty a été condamné à mort par la Cour de justice de Toulouse et fusillé en 1949.

Mémoire

Une cérémonie du Souvenir a lieu chaque année le 19 août dans la cour intérieure de la prison.DSCN1671

 

Cérémonie 1945, Jean-Pierre Vernant, par Jean Dieuzaide

Cérémonie 1945, Jean-Pierre Vernant, par Jean Dieuzaide

Aujourd’hui, à marcher sur les galets de la cour d’honneur, encadrée par ces tourelles à créneaux et ces murs de briques rouges, il est difficile de ne pas penser au sang qui a coulé, à la souffrance et à la peur. Si l’ensemble du bâtiment est aujourd’hui inaccessible aux visiteurs, la cour d’honneur, dite cour des fusillés, garde en son sein la mémoire de toutes celles et tous ceux qui sont passés entre les murs de la prison Saint-Michel pendant la guerre.

Elérika Leroy

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A lire et à écouter : Une prison à Toulouse

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Écouter les entretiens réalisés par Pierre Lasry:

Jeanine Messerli

Angèle Del Rio Bettini

Michèle Cros Dupont

Freddy Szpilvogiel

Lucien Vieillard

Monique Lise-Cohen

Monique Delattre Attia

Alain Verdier

Yvette Benayoun-Nakache

Charles Epstein

En savoir plus en consultant la plaquette réalisée par le Musée de la Résistance et de la Déportation de Haute-Garonne.

projet actuel du Castelet (seule partie de la prison sauvegardée grâce à la mobilisation du Comité de quartier Saint-Michel et ses habitants):

La Dépêche du 21 décembre 2017

Le Parisien du 29 août 2017

Retour sur l’assassinat de 15 résistants au bois de la Reulle

Source: Mairie de Castelmaurou
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CASTELMAUROU , 27 juin 1944

 

Le bois de la Reulle, à une quinzaine de kilomètres de Toulouse, entre Castelmaurou et Gragnague, fut le théâtre des méthodes expéditives utilisées par la police de sûreté du Reich, couramment appelée Gestapo. Des hommes, prisonniers des Allemands, furent contraints d’y creuser leur propre tombe avant d’être froidement abattus.

Quinze cadavres furent retrouvés après la guerre. Seul le témoignage d’un rescapé qui a pu échapper ce jour-là au sort qui lui était réservé, nous permet d’en savoir un peu plus sur le déroulement de ce drame.

 Après la Libération, les corps sont déterrés et certains identifiés. Cinq sont restés anonymes jusqu’aux années 2000. Le remarquable travail d’un groupe d’historiens passionnés a permis d’identifier trois personnes et redonner une identité à ces victimes.

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Contexte des arrestations des fusillés du Bois de la Reulle

 

Le groupe franc de Claude Charvet

En juin 1944, la présence des unités SS de la division Das Reich dans ce secteur complique sérieusement la tâche des résistants confrontés à de nombreux barrages et patrouilles allemandes. La chasse aux terroristes est à son apogée.

Néanmoins la Résistance ne faiblit pas. Les actions se font plus fréquentes à mesure que les alliés parachutent des armes et du matériel. La campagne toulousaine permet de camoufler certains des matériels parachutés. Mais pour ceux qui participent à ces camouflages le  risque est imprtant en raison de cette  présence allemande renforcée.

Les caches ne sont pas sûres très longtemps, il suffit qu’un résistant tombe aux mains de la Gestapo pour que le matériel soit en danger. Et c’est justement ce qui se passe au sein d’un groupe de résistants agissant dans le nord-est toulousain.

Ce groupe franc de l’Armée secrète est composé de quelques jeunes hommes qui préparent la mise en place des maquis. Ils réceptionnent des parachutages, s’assurent de leur sécurité et dispersent le tout dans la campagne.

Ce matin du 26 mai 1944, Claude Charvet et ses compagnons sont prévenus que plusieurs des leurs, dont Jean Toubiana, ont été arrêtés pendant la nuit par la Gestapo de Toulouse. Le premier réflexe de l’équipe est d’aller mettre à l’abri le matériel camouflé. Il faut agir vite.  Quatre membres de l’équipe partent ainsi récupérer ce qui a été caché pour le mettre dans un autre endroit. La première mission à Saint Loup Cammas se passe bien, le matériel (des explosifs et des armes) est récupéré et mis en sécurité. Vers midi, le groupe se sépare en deux et prend la direction de Roqueserrière pour y reprendre un stock d’essence. Claude Charvet est dans le premier véhicule avec un autre jeune résistant Georges P.  A la sortie de Castelmaurou, leur véhicule est arrêté à un barrage allemand et les deux jeunes hommes sont aussitôt interpellés.

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Le « château » , demeure de 2000m2 loué par la Gestapo au 2 rue Maignac, aujourd’hui rue des Martyrs de la Libération. Photo E. Leroy

Conduits au siège de la Gestapo, rue Maignac à Toulouse, ils sont immédiatement interrogés.

On tente de les impressionner en les mettant en cellule avec d’autres résistants, et lorsque le policier allemand vient chercher Georges P., celui-ci collabore immédiatement  (il a déclaré à la Libération n’avoir « donné » que les endroits que les Allemands connaissaient déjà) et révèle l’emplacement de nombreux dépôts de matériels camouflés. Georges P., 24 ans, ancien inspecteur de police à Montauban, était entré dans la résistance en 1942 (au sein du mouvement Combat puis de l’Armée secrète) et n’avait jamais eu à faire à la Gestapo jusqu’à ce jour.

La police allemande était toujours « heureuse » de pouvoir retourner un membre de la Résistance, profitant ainsi de son expérience et de ses éventuelles informations. Dans ce cas précis, la situation semble convenir à Georges P. qui dès le lendemain de son arrestation est conduit à l’hôtel particulier «l’hôtel Family » situé en face du siège de la Gestapo, où étaient logés et nourris tous les agents français au service de la police allemande.

Trahison

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Carte du SD de Georges P. in Rémy, Morhange les chasseurs de traîtres.

A  peine 4 jours après son retournement, Georges P. contribue à l’arrestation de Jean-Marie Ducasse et de tout son personnel dans son garage de Lannemezan. Les personnes arrêtées sont immédiatement conduites à la prison Saint Michel jusqu’au jour de leur déportation (sauf Jean Marie Ducasse).

Parmi ses attributions, Georges P. est aussi chargé de repérer dans les rues de Toulouse d’éventuels résistants qu’il a croisés durant son activité clandestine.

Ayant fréquenté quelques jours le réseau Morhange de Marcel Taillandier, Georges P. désigne Marcel Mercier qu’il a reconnu dans un tramway près du quartier St Michel. Le résistant est immédiatement arrêté par les policiers allemands présents aux côtés de Georges P. et conduits rue Maignac pour interrogatoire. Nous sommes le 31 mai 1944.

 

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Achille Viadieu, X2 du réseau Morhange, tué le 2 juin 1944 après une course poursuite dans les rues de Toulouse.

Deux jours plus tard, le réseau Morhange monte une opération en vue d’enlever Georges P., place du Capitole. Mais le traître est très bien entouré et l’opération se retourne contre les résistants du groupe Morhange.

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Jacques Combatalade dit Jacky , X5 au réseau Morhange

Achille Viadieu, n°2 du réseau Morhange est abattu par la Gestapo tandis que son camarade Jacques Combatalade est gravement blessé après une course poursuite dans les rues de Toulouse (de la place du Capitole au boulevard des Récollets). Jacques Combatalade a eu la vie sauve grâce à Georges P. qui empêche un officier allemand de l’achever en lui indiquant que cet homme pourrait éventuellement passer au service de la Gestapo…Mais tous les résistants ne se laissaient pas « retourner », et les membres du réseau Morhange  maîtrisaient particulièrement  bien l’art du «double-jeu ».

 

Interrogatoires et tortures par la Gestapo

Au siège de la gestapo, le sort des résistants qui refusent de parler est donc nettement moins doux. Les interrogatoires se succèdent, la violence des coups, la perversité des tortures (dont les agents français arrêtés à la Libération ont raconté les détails sordides, tel que lacérer le dos de la victime et y verser de l’ammoniaque, brûler les parties génitales ou encore expérimenter la machine électrique aux extrémités du corps). Si les policiers allemands soupçonnent quelque chose, ils s’acharnent avec une telle violence que parfois seule la mort vient mettre un terme à leur rage.

Quand coups et tortures n’aboutissent à rien, la Gestapo utilise la confrontation entre résistants emprisonnés en tentant de faire croire aux deux que l’un d’eux a parlé. Ainsi Jacques Combatalade arrêté le soir du meurtre d’Achille Viadieu le 2 juin 1944 a-t-il été confronté à Marcel Mercier, que la Gestapo avait mis dans un triste état. Ni l’un ni l’autre n’a craqué.

Jaïme Soldevilla a pu également témoigné de la cruauté des agents de la Gestapo. En effet, cet homme a été arrêté chez lui le 15 mai 1944 par des agents français au service de la Gestapo et conduit immédiatement rue Maignac. Le même jour, d’autres résistants avaient été arrêtés place Esquirol et la Gestapo savait qu’un chef de la Résistance se trouvait dans ce groupe d’hommes mais en ignorait l’identité. Il s’agissait en fait du chef de l’O.R.A. (Organisation de Résistance de l’Armée) pour la région R3 (région de Montpellier), le Colonel Joseph Guillaut. Ce militaire, chef également du « Maquis des Corsaires » (Hérault), avait été arrêté par la police allemande alors qu’il rencontrait d’autres résistants de son organisation, dont le lieutenant Noël Pruneta (O.R.A.), dans le centre ville de Toulouse

Jaïme Soldevilla a été longuement torturé jusqu’à ce que la Gestapo ait trouvé qui elle cherchait. «Je devenais fou, c’était impensable, on me demandait des choses auxquelles je ne pouvais pas répondre…et pour cause, je n’avais rien à voir avec la Résistance, mais on était persuadé du contraire en face. » (Témoignage de J. Soldevilla en 1989)

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Prison saint-Michel de Toulouse © E. Leroy

Les interrogatoires terminés, les résistants étaient envoyés dans le secteur allemand de la prison St-Michel. Parfois, il pouvait arriver que l’état lamentable du prévenu après son passage rue Maignac fut tel qu’il nécessite un bref séjour à l’hôpital. Jean Belvezet, 28 ans, avait été mis dans un tel état qu’il a passé plusieurs semaines à l’hôpital Purpan. Arrêté le 13 janvier 1944, il a été hospitalisé jusqu’au 6 juin 1944.

 

Récit détaillé de la journée du 27 juin 1944

Ce mardi-là, les soldats SS ont réquisitionné le bar-tabac route d’Albi à Castelmaurou. La propriétaire n’a d’autre choix que de laisser son établissement aux mains des Allemands, sans chercher à comprendre ce qui se passe. L’ambiance est lourde dans le village.bar tabc Sorel1787

Vers 10 heures du matin, un fourgon passe dans le bourg et se dirige vers le bois de la Reulle. Il est suivi d’une traction noire. Un paysan qui travaille dans son champ aperçoit alors des civils descendre du fourgon, entourés de soldats en arme. Le paysan a pu distinguer des outils sur les épaules des civils. Il voit les hommes pénétrer par le chemin principal dans le bois appartenant à un habitant de la commune. Les deux véhicules repartent aussitôt en direction de Toulouse.

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Bois de la Reulle, chemin principal

Plus tard dans la matinée, un fourgon cellulaire est aperçu devant le café de Castelmaurou avec des civils à l’intérieur. Les témoins ont vu ensuite ce camion prendre la direction du bois de la Reulle.

Le paysan, toujours dans son champ, aperçoit de nouveau une dizaine de civils descendre du camion allemand. Quelques minutes plus tard, il entend des fusillades puis une vingtaine de coups de feu isolés.

Vers 13 heures, la propriétaire du bar-tabac revoit passer le fourgon cellulaire allemand, vide.

On ne sait pratiquement rien de cette première partie de journée, si ce n’est ces allers-retours des Allemands et ces civils qui s’enfoncent dans le bois de la Reulle.

En revanche, nous en savons un peu plus sur le déroulement de l’après-midi grâce au témoignage de Jaïme Soldevilla.

Le témoignage d’un rescapé, Jaïme Soldevilla

Jaïme Soldevilla en 1984

Jaïme Soldevilla en 1984

 

Prison Saint-Michel,  27 juin 1944. Jaïme Soldevilla est prévenu à 4 heures du matin qu’il doit s’habiller et se tenir prêt à partir sur le champ. Il ignore tout de son sort et patiente ainsi toute la journée dans sa cellule. Vers 16 heures, un gardien vient le chercher dans sa cellule et il est conduit rue Maignac au siège de la Gestapo. Là, il est remis, ainsi que trois autres camarades de prison, à un des chefs de la police allemande, Karl Heinz Müller.

Les mains ligotées, ils sont montés dans une traction-avant de la Gestapo et directement conduits au bar-tabac de Castelmaurou.

Il est environ 17 heures quand une voiture noire s’arrête devant le café et qu’en descendent 4 civils les mains attachées. Ils sont rapidement remis aux soldats SS du lieutenant Philipp.

Les 4 civils qui ne se connaissent pas, patientent ainsi plus d’une demi-heure avant que les SS ne leur détachent les mains et ne leur donnent des pelles et des pioches.

Escortés par quatre soldats, les prisonniers (Claude Charvet, Jean Marie Ducasse , Jaïme Soldevilla et un inconnu) partent à pied rejoindre le bois de la Reulle. Ils sont ainsi passés devant tout le village.

Arrivés au bois, ils empruntent le chemin principal et tournent à droite le long d’un fossé avant de s’arrêter.

Les soldats leur ordonnent alors de commencer à creuser deux par deux. Les prisonniers obéissent tandis que les SS s’assoient pour regarder ces hommes creuser leur tombe.

Quelques instants plus tard, les soldats sont surpris par l’arrivée impromptue d’un camion qui se présente en klaxonnant. Les SS se lèvent aussitôt et se dirigent vers la route. C’est ce moment précis que saisit Jaïme Soldevilla pour tenter sa chance et s’enfuir vers le haut du bois.

Remis de leur surprise, les soldats allemands se retournent et ouvrent aussitôt le feu sur le fuyard. Soldevilla reçoit une balle dans le mollet mais poursuit sa course effrénée, jusqu’au moment où il parvient en haut du bois. Il découvre des champs à perte de vue. N’ayant pas d’autre solution, il se jette dans des broussailles, en lisière du bois, et décide d’attendre la nuit. Mais les SS n’ont pas perdu une minute et arrivent rapidement près de son abri de fortune «Au bout d’un certain moment, j’ai entendu les Allemands, qui avaient contourné le bois, ils cherchaient ma trace (c’était une chance, ils n’avaient pas de chien). Pendant une éternité, ils ont fouillé autour de ma cachette puis ne trouvant pas ma trace, ils sont repartis. » . Les environs sont fouillés, les Allemands ne souhaitant pas qu’un témoin gênant ait pu s’échapper ainsi. Les fermes sont visitées pendant toute la fin de journée à la recherche du « terroriste » en fuite.

Pendant ce temps, les trois autres prisonniers ont dû continuer leur  pénible besogne avant d’être exécutés (une fusillade est entendue vers 19 heures).

La nuit tombée, Jaïme Soldevilla sort de sa cachette et prend la direction d’une habitation dont il a aperçu au loin la lumière. Il a du mal à marcher à cause de sa blessure à la jambe à laquelle il a fait un bandage de fortune, mais aussi en raison du traitement subit pendant les semaines précédentes. Arrivé à la ferme, il frappe à la porte et tombe sur des gens terrorisées qui ont entendu les Allemands et les coups de feu. Les fermiers apeurés lui demandent de partir par crainte du retour des Allemands.

Fatigué et blessé, Jaïme Soldevilla trouve refuge dans un petit abri à outils un peu plus loin dans les champs. Il y passe une partie de la nuit avant de tenter sa chance au petit matin dans une nouvelle ferme où il a aperçu de la lumière dans la nuit. C’est une femme qui lui ouvre la porte et le fait entrer. Soldevilla a cette fois un peu de chance en étant tombé sur une famille de réfugiés italiens anti fascistes, dont l’homme est médecin. Ce couple, les époux Barco, vont ainsi le soigner, le nourrir et l’héberger pendant une quinzaine de jours. Mi-juillet, les cousins de J Soldevilla viennent le chercher et le cache jusqu’à la Libération.

Le témoignage de Jaïme Soldevilla est rare et précieux. Tout avait été organisé pour qu’aucune information ne soit divulguée sur le sort réservé aux prisonniers.

 

La découverte du charnier après la Libération

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Fosse où étaient ensevelies douze victimes. © E. Leroy

A Castelmaurou, l’affaire en reste là. Une personne a toutefois pris le risque d’aller placer des croix faites de branches d’arbres et des fleurs sur les deux tertres dans la clairière du bois de la Reulle.

 

Ce n’est que le 12 septembre 1944, environ trois semaines après la Libération, que la gendarmerie de Verfeil ouvre une enquête « avertie par la rumeur publique ».

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Souce: Commune de Castelmaurou

Ce sont les soldats allemands faits prisonniers qui sont chargés de déterrer les corps du bois de la Reulle en septembre 1944. Source: Mairie de Castelmaurou

Evidemment, depuis trois mois l’identification des corps n’est pas facile et à cette époque le nombre de personnes portées disparues est très important. Nombre de familles restent sans nouvelle de leurs proches (les déportés ne commencent à revenir qu’en avril-mai 1945). Pour les victimes retrouvées dans le charnier du bois de la Reulle, seuls certains objets personnels et de rares témoignages permettent aux familles de reconnaître les corps.

Ainsi, cinq corps ne sont pas identifiés et restent totalement anonymes, sans histoire à part ce jour du 27 juin.

Une enquête a été conduite par la police judiciaire de Toulouse en 1949-1950 pour tenter d’identifier ces 5 personnes, mais elle n’a pas abouti à davantage de précisions. En effet, la prison St Michel  pouvait enfermer des personnes de toutes nationalités, arrêtées fortuitement à Toulouse ou dans la région, sans qu’aucun de leurs proches ne soit au courant. L’enquête de 1950 a émis l’hypothèse d’un aviateur belge disparu fin juin 1944 après avoir été extrait de la prison St Michel en même temps que trois autres prisonniers. Deux résistants appartenant au groupe de Claude Charvet ont également disparu depuis juin 1944, sans qu’on sache ce qu’ils sont devenus (mais l’un d’eux, Marcel Joyeux, aurait été aperçu dans un camp de concentration en Allemagne).

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Plan des lieux établi par la gendarmerie en 1944. Archives de la Commission d’enquête des crimes de guerre. Collection du Musée départemental de la Résistance et de la Déportation de Haute-Garonne

 

 

Conclusions de l’enquête judiciaire

L’enquête de police n’a pas abouti et conclut en précisant que de toute façon rien n’est clairement établi dans cette affaire.

Par exemple, les témoignages se recoupent et affirment avoir vu trois convois de civils et de soldats allemands passer à Castelmaurou dans la journée : un dans la matinée, vers 10 h, un deuxième vers midi et le dernier en fin d’après-midi, avec la particularité d’être allé à pied rejoindre le bois. De plus, le soir, les soldats SS cantonnés à Castelmaurou se sont vantés d’avoir exécuté 24 terroristes dans le bois de la Reulle. Mais deux fosses seulement ont été exhumées (l’une au fond de la clairière avec 12 corps et l’autre distante de 45 mètres, avec 3 corps). Le bois de la Reulle est de toute façon trop vaste pour chercher une telle fosse parmi les broussailles,  six ans après les faits.

 

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Seconde fosse où étaient enterrés trois corps dont celui de Claude Charvet. © E. Leroy

 

 

Soixante-dix ans plus tard, il n’est donc toujours pas possible (avec les archives à notre disposition) d’établir clairement l’identité des victimes anonymes, la raison de ce choix délibéré du bois de la Reulle et du choix de ces prisonniers là tandis que d’autres furent déportés.  Un point commun à toute cette affaire : la Gestapo toulousaine, policiers allemands et auxiliaires français.


 

Plus de 70 ans plus tard, quatre résistants identifiés

Des identités retrouvées grâce au travail du groupe de recherches de Castelmaurou :

Le site du Groupe de recherches

 

Groupe de recherche composé d'historiens passionnés. Photo Dépêche du Midi

Groupe de recherche composé d’historiens passionnés à la mairie de Castelamaurou lors de l’inscription sur le registre d’état civil d’un résistant identifié en 2013. Photo Dépêche du Midi

Près de 70 ans plus tard, en 2012, enfin, le travail acharné d’un petit groupe d’historiens passionnés mené par Georges Muratet a permis d’identifier quatre corps qui peuvent enfin retrouver une identité.

En 2012, le groupe, à force de démarches, parvient à identifier grâce à l’Adn, le capitaine aviateur belge Charley de Hepcée .

Les restes du corps ont été rapatriés au village de Halloy. Son retour dans sa terre natale, le 24 juillet 2012 a été l’objet d‘une cérémonie et hommage national en présence du représentant du roi et de membres du groupe de recherches.

Comme chaque année depuis 1945, une cérémonie d’hommage est organisée au bois de la Reulle. Mais en 2012, cette dernière prend une connotation particulière.

 

En 2013, le groupe identifie Marcel Joyeux dit « Joly ». Accompagné par la justice et par la science, l’ADN permet d’identifier formellement Marcel Joyeux.  Sa famille et ses camarades de la Résistance étaient persuadés qu’il avait été déporté.

En 2014, le groupe aboutit une troisième enquête sur la piste de  Pierre Cartelet, définitivement identifié par l’ADN.

En 2017, une quatrième enquête aboutit en Corse et confirme l’identité du résistant Jean-Baptiste Giorgetti, Sous-lieutenant des Forces Françaises Libres, agent secret du BCRA de Londres

Depuis, le groupe d’historiens de Castelmaurou n’a de cesse de chercher l’identité de la dernière victime. Parfois, après des mois de recherches et d’espoir, de milliers de courriers envoyés, l’espoir est déçu. En 2015, le groupe était sur la piste d’un résistant proche de Marcel Joyeux. Le groupe était malheureusement sur une mauvaise piste. Il faut saluer l’obstination de ce groupe de travail et de son président Georges Muratet qui a permis de redonner une identité et une histoire à ces quatre combattants de l’ombre.

 

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Monument du bois de la Reulle en 2004. © E. Leroy

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BIOGRAPHIE DES VICTIMES

 

CHARVETClaude CHARVET

22 ans

Toulousain, cet ancien scout était étudiant au lycée de garçons pendant la guerre.

Il s’engage très tôt dans le combat de la Résistance et sous le nom clandestin de «Jean Souris » participe à la mise en place des Groupes Francs de l’Armée secrète dans le département et à la préparation des maquis aux côtés du chef régional « Rosette »  Sarda de Caumont.

Il est arrêté le 26 mai 1944 à Castelmaurou lors d’une mission de récupération d’armes et impitoyablement torturé sans que les Allemands ne parviennent à le faire parler.

Le 27 juin, il fait partie du dernier groupe de prisonniers qui est allé à pied au bois de la Reulle.

 

20_TOUBIANARobert TOUBIANA

31 ans

Appelé « France » dans la clandestinité, Robert Toubiana appartenait au même groupe que Claude Charvet.

Il est arrêté par des gendarmes français en février 1944 pour avoir volé la voiture du Préfet régional. Il est condamné à une petite peine de prison et sort de la prison St Michel le 22 mai 1944. Mais, il est activement recherché par la police allemande et surveillé.

Il est arrêté à Toulouse le 26 mai 1944, en compagnie d’autres résistants du groupe franc, alors qu’il s’apprêtait à se « mettre au vert ». Il va lui aussi patienter dans les geôles de St Michel avant de partir un mois plus tard à l’aube vers le bois de la Reulle.

 

20_MERCIEMarcel MERCIER

32 ans

 

Officiellement épicier à Toulouse, il faisait partie d’un réseau de résistance très puissant à Toulouse. Sous le nom de « Petit Marcel », il participe comme agent permanent aux actions menées par le réseau Morhange de Marcel Taillandier (réseau de contre-espionnage spécialisé dans l’élimination des traîtres français et des agents allemands immédiatement dangereux pour la Résistance).

Marcel Mercier sous le pseudonyme de « Piquepe » participe également aux actions des groupes francs aux côtés de Claude Charvet et de l’Armée Secrète.

Le 31 mai 1944, il est dénoncé par Georges P. dans la rue alors que Mercier se trouvait dans un tramway quartier St Michel à Toulouse

Georges P le désigne aux policiers allemands qui l’accompagnaient.

Conduit rue Maignac, il y est atrocement torturé. Son camarade du réseau Morhange, Jacques Combatalade, arrêté le 2 juin 1944, put le voir lors d’une confrontation organisée par la police.

Ayant échoué avec Marcel Mercier, la Gestapo le jette dans un cachot de la prison St Michel d’où il ne fut sorti que le 27 juin, à l’aube.

 

20_GUILLAUTColonel Joseph GUILLAUT

49 ans

 

Colonel au 8ème régiment d’Infanterie de Montpellier jusqu’en novembre 1942 (date dissolution de l’armée d’armistice), il sert sous les ordres du Général de LATTRE de TASSIGNY.

Il reste dans la région de Montpellier et intègre l’ORA (Organisation de Résistance de l’Armée), dont il prend la direction dans la région de Montpellier, sous le pseudonyme d’Ulysse.

Entré en contact avec divers groupes de résistants de la région, il organise militairement les maquis de l’Hérault.

Devenu « le Corsaire », il prend la direction d’un grand maquis de l’ORA connu sous le nom de « Maquis des Corsaires » (créé en juillet 1943 par le pasteur Georges GILLIER du petit village de Mandagout dans le Gard).

Anciens du Maquis des Corsaires en 1984

Anciens du Maquis des Corsaires en 1984

Le colonel Guillaut est arrêté lors d’une réunion des responsables de l’ORA place Esquirol à Toulouse le 11 mai 1944. Il semble qu’un des résistants présents à cette réunion ait été repéré et suivi par la Gestapo.

Le colonel et trois résistants de l’ORA sont immédiatement conduits en prison puis interrogés pendant trois jours fin mai au siège de la Gestapo de Toulouse. Aucun ne parle. Torturé et battu, le colonel est renvoyé en cellule à St Michel avec l’un de ses camarades arrêté le même jour que lui. Ce dernier fut déporté tandis que le colonel Guillaut était sorti de sa cellule à l’aube du 27 juin 1944.  Son camarade, présent lors de son départ, a rapporté que le colonel ne se faisait aucune illusion sur le sort qui l’attendait et lui avait même remis son testament.

 

20_PRUNETANoël PRUNETA

25 ans

 

Fils de général, il s’était naturellement tourné vers une carrière militaire. Lieutenant au 8ème régiment d’infanterie sous les ordres du colonel Guillaut, Noël Pruneta s’était lui aussi engagé dans les rangs de l’ORA.

Il en était ainsi devenu le responsable pour la région de Perpignan et rencontrait régulièrement ses supérieurs. Il fut arrêté dans les mêmes conditions que le colonel Guillaut le 15 mai 1944. Il fut lui aussi torturé avant de rejoindre une cellule de la prison St Michel. Il retrouve son chef le 27 juin 1944 alors qu’ils sont emmenés vers Castelmaurou


 

 

belveztJean Louis BELVEZET

28 ans

 

Militaire, il était originaire du Lot et travaillait dans une caserne de Toulouse pendant l’Occupation tout en participant aux activités de la Résistance.

Il est arrêté par la Gestapo le 13 janvier 1944 alors qu’il se trouve chez un résistant, dont toute la famille, arrêtée en même temps a été déportée.

Conduit au siège de la Gestapo, il a subi tellement de tortures et de coups qu’il fut hospitalisé pendant plus de quatre mois.

Début juin 1944, il est enfermé à la prison St Michel jusqu’à son transfert à Castelmaurou.

Son corps fut récupéré par la commune de Limogne qui lui offrit en octobre 1944 de véritables funérailles.


 

 

Jean PAGES

43 ans

Inspecteur de police au service des Renseignements Généraux à Toulouse, il s’était mis au service de la Résistance. Dénoncé, il est arrêté le 16 février 1944 par la Gestapo en sortant  du mess de la police place Dupuy.

Son appartement fut complètement retourné par les policiers allemands à la recherche de preuves compromettantes.

Conduit rue Maignac, il y est interrogé pendant plusieurs jours, selon les méthodes habituelles de la Gestapo, avant d’être jeté dans un cachot de la prison St Michel..

Il patiente ainsi plusieurs mois, incertain de son sort, alors que nombre de ses camarades de cellule sont déportés. Cette longue attente se termine le 27 juin 1944 à l’aube alors qu’il prend la direction de Castelmaurou

 

Jean-Marie Ducasse Archive Patricia Ducasse

Jean-Marie Ducasse
Archive Patricia Ducasse

Jean-Marie DUCASSE

42 ans

 

Membre de l’Armée secrète, mécanicien à Lannemezan, il avait mis son garage au service de la Résistance. Il travaillait également pour un réseau de passages et à la mise en place des maquis.

Il fut dénoncé à la Gestapo et à la Milice par Georges P., ancien résistant qui était passé au service des Allemands. Il fut arrêté le 30 mai 1944 dans son garage en compagnie de sa femme Georgette, résistante du CDM et de toutes les personnes qui se trouvaient au garage ce jour-là. Tous ont été immédiatement conduits de Lannemezan à Toulouse, enfermés quelques temps à la Prison St Michel et déportés à la mi-juin. Georgette fut déportée au camp de Ravensbrück.

Jean Marie Ducasse , resté en prison, fit quant à lui parti du dernier convoi du 27 juin vers Castelmaurou en compagnie de Jaïme Soldevilla .

 

Raoul SARDA

43 ans

Cet homme était agent immobilier à Auch. Il se faisait appeler «Sarda de Caumont », comme son cousin, le colonel Sarda de Caumont dit «Rosette» et chef régional des maquis de l’Armée Secrète.

Ce nom d’emprunt provoqua l’intérêt de la Gestapo et son bureau fut perquisitionné en mars 1944. Il est finalement arrêté en gare d’Auch le 6 avril 1944 et conduit à Toulouse. Enfermé à St Michel, il y retrouve des gersois, arrêtés le 10 mars 1944. Bien que n’appartenant à aucun mouvement ou groupe de Résistance, il fut tout de même conduit à Castelmaurou le 27 juin 1944.

 

 

Les dernières victimes identifiées par le groupe d’historiens de Castelmaurou

 

Charley de Hepcée, aviateur belge

33 ans

source : http://www.bel-memorial.org/photos_abroad/castelmaurou/DE_HEPCEE_Charles_40053.htm

source : http://www.bel-memorial.org

Biographie de Charley de Hepcée

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

Marcel Joyeux dit « Joly »

33 ans

JOyeux Marcel

Dessinateur dans un bureau d’études, il rejoint très vite la Résistance. Membre de Combat, il recrute dans les usines d’aviation. En septembre 1942, aux côtés du capitaine Louis Pelissier, il forme un groupe franc à Toulouse. La mission principale est de constituer des stocks d’armes et de matériels pour la résistance. Joly crée d’autres groupes francs dans les mileiux étudiants et ouvriers.

En juin 1943, Joly est appelé à Lyon avec son groupe franc. Il est nommé adjoint de Serge Ravanel pour la gestion des groupes francs des Mouvements Unis de Résistance. Dès lors il multiplie les allers retour Lyon Paris et Toulouse.

Parallèlement, Marcel Joyeux travaille avec le réseau Morhange, en particulier avec Marcel Taillandier et Louis Pélissier, et participe aux actions du réseau contre les agents de l’ennemi.

En aout 1943, il est désigné responsable des groupes francs des MUR à Toulouse et à Limoges. Son activité le conduit rapidement à revenir à Toulouse.

Marcel Joyeux est arrêté par la Gestapo au matin du 24 mars 1944 alors qu’il se rend à une réunion clandestine. Conduit au siège de la Gestapo, ses camarades et sa famille ont perdu dès lors tout contact avec lui. Dans un courrier adressé après-guerre au réseau Morhange, sa femme confirme qu’elle le pense disparu en déportation. En fait, Marcel Joyeux était là, tout près de sa famille et grace au groupe de bénévoles historiens, enfin, on sait qu’elle fut la fin de sa vie.

 

Pierre Cartelet

32 ans

source : http://ardennetiensferme.over-blog.com

source : http://ardennetiensferme.over-blog.com

 

 

 

 

 

 

Georges Muratet présente ainsi Pierre Cartelet (DDM) :

«Il est né le 26 janvier 1912 à Taillette par Rocroi dans les Ardennes. Il était instituteur à Mézières, également dans les Ardennes. Prisonnier de guerre évadé du Stalag, il est ensuite enrôlé dans les compagnons de France puis nommé chef départemental à Perpignan. Il organisa également une filière de passage clandestin avec Charles Blanc, Louis Mahé de Boislandelle. Traqué par la gestapo, il a dû rejoindre Toulouse où il a été arrêté le 11 mai 1944.Transféré à la prison Saint-Michel, à Toulouse,il fait ensuite partie du tristement célèbre convoi de La Reulle. »

En savoir plus

Une histoire émouvante de la fiancée de Pierre Cartelet.

 

GiacomettiJean-Baptiste GIORGETTI

26 ans.

Sous-lieutenant des Forces Françaises Libres, agent secret du BCRA de Londres

Biographie par le groupe de recherches de Castelmaurou

 

 

 

 


 

Post scriptum

 

La fin de l’aventure pour Georges P., 24 ans, ancien résistant, ancien agent de la Gestapo

Georges P. et le gendarme Teboul en août 1944. Photo Jean Dieuzaide

Georges P.  en août 1944.
Photo Jean Dieuzaide

Début août 1944, Léon Téboul dit «Casa» met au point un stratagème en vue d’empêcher la fuite de Georges P. et d’autres Français ayant servi la Gestapo en livrant d’autres Français.

Nombre de personnes trop impliquées dans la collaboration cherchèrent à fuir dès août 1944. L’Espagne était pour eux le moyen de disparaître tranquillement.

Léon Téboul entre en contact avec Georges P. qu’il connaissait et lui propose de l’aider à s’enfuir. Georges P. accepte à condition qu’il puisse amener d’autres camarades avec lui. L’affaire conclue, ils se donnent rendez-vous et le résistant accompagne ce convoi composé de 5 agents de la Gestapo et de leurs dames. En cours de route, le convoi est arrêté par des maquisards. Léon Téboul fait croire à Georges P. que les frontières sont trop surveillées par l’armée allemande et qu’il faut patienter quelques jours. Léon Téboul lui propose donc de s’installer au maquis et Georges P. accepte, ainsi que ses camarades.

Deux semaines plus tard environ, Toulouse et la Haute Garonne étaient libérées.

Ces agents de la Gestapo arrêtés par le maquis furent jugés légalement par un tribunal militaire le 9 septembre 1944.

Condamné à mort, Georges P. parvint à repousser son exécution de quelques jours en déclarant avoir des révélations à faire. Il fit ses dernières confessions à l’inspecteur Jacques Combatalade, ancien du réseau Morhange, ancien camarade…

 

Textes: Elérika Leroy

Mémoire: Cérémonie 2018

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Par défaut

De Forain et de l’armée des ombres, au milieu de mille enseignements, il en est un qui émerge comme un phare: le courage. Il n’est pas le seul, mais son feu semble ne jamais s’estomper.

Arrêtons-nous un instant sur cet objet étrange, le courage, dont Aristote disait qu’il est la première des qualités humaines, car elle garantit toutes les autres.

Pascal Nakache

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La 73ème cérémonie en forêt de Bouconne a eu lieu dimanche 28 janvier 2018 devant le Mémorial dédié à François Verdier.

Les élèves du collège François Verdier de Lézat-sur-Lèze, ville natale de François Verdier en Ariège, ont fait résonner les paroles d’une chanson écrite pour le chef des Mouvements unis de Résistance. Violon, accordéon, flûte, guitare, batterie et piano ont rompu le silence de la forêt sur les airs de Bella Ciao et du Temps des Cerises. Très émouvant.

Le discours de ¨Pascal Nakache, représentant la Ligue des droits de l’homme, a fait retentir avec force et conviction des mots justes, percutants et essentiels autour d’une seule notion, capitale hier comme aujourd’hui: le courage.

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La cérémonie en vidéo:

Intervention d’Alain Verdier : https://youtu.be/gB2ko_dMgMs

Intervention du collège de Lézat: https://youtu.be/xz8sY_PA-3M

Intervention de Pascal Nakache: https://youtu.be/C-FPC9aKdeE

Reportage de France 3: https://youtu.be/FmfGSSsc158

 


 

 

Chanson écrite par les élèves du Collège François Verdier de Lézat-sur-Lèze

 

P1140655Mes chers enfants,

Mes bien-aimés,

Ma belle ciao, ma belle ciao,

Ma belle ciao ciao ciao

Mes chers enfants,Mes bien-aimés,

Je ne vous reverrai jamais.

J’ai longtemps lutté

Pour la liberté

Ma belle ciao, ma belle ciao,P1140576

Ma belle ciao ciao ciao

J’ai longtemps lutté

Pour la liberté

Pour la justice et la fraternité

 

P1140587Mon identité

Je leur avais cachée

Ma belle ciao, ma belle ciao,

Ma belle ciao ciao ciao

Mon identité

Je leur avais cachée

La résistance j’ai organisée

 

Un jour ils sont entrés

Dans notre foyerP1140599

Ma belle ciao, ma belle ciao,

Ma belle ciao ciao ciao

Un jour ils sont entrés

Dans notre foyer

Et c’est là qu’ils m’ont arrêté

 

P1140601Ils m’ont torturé

Ils m’ont assassiné

Ma belle ciao, ma belle ciao,

Ma belle ciao ciao ciao

Ils m’ont torturé

Ils m’ont assassiné

Car je refusais de parler

 

P1140602Ils m’ont traîné

Dans cette forêt

Ma belle ciao, ma belle ciao,

Ma belle ciao ciao ciao

Ils m’ont traîné

Dans cette forêt

Mon image ils ont dégradée

P1140608Ils ont tenté

De m’effacer

Ma belle ciao, ma belle ciao,

Ma belle ciao ciao ciao

Ils ont tenté

De m’effacer

De mon visage ils m’ont privé

 

P1140621Histoire remémorée

Visage restitué

Ma belle ciao, ma belle ciao,

Ma belle ciao ciao ciao

Histoire remémorée

Visage restitué

Dans vos mémoires vous me garderezP1140678

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Courage


Discours de Pascal Nakache, Président d’honneur de la Ligue des Droits de l’Homme

 

A Forain François Verdier

Dimanche 28 janvier 2018, Forêt de Bouconne

 

Les feuilles craquent-elles sous ses pas, dans le froid matin de janvier ? Marche-t-il encore, ou bien est-il porté ? Entend-il encore quelque chose des feuilles brisées ou du pas lourd des bottes ? Peut-il encore parler ? Peut-il encore murmurer ou hurler : « Je vais tout vous dire ! », et, face au néant qui s’avance, tremblant de tout son corps, lâcher des noms et en envoyer d’autres à la mort ?

De Forain et de l’armée des ombres, au milieu de mille enseignements, il en est un qui émerge comme un phare : le courage. Il n’est pas le seul, mais son feu semble ne jamais s’estomper.

Lequel, parmi nous, ne s’est jamais posé cette question : qu’aurais-je fait ? S’ils étaient venus me cueillir, un sale matin, avec leurs sales gueules, s’ils m’avaient donné des ordres secs, s’ils m’avaient poussé jusqu’à leur berline à la pointe glacée de leurs armes, s’ils m’avaient jeté au fond d’une geôle putride, s’ils étaient venus m’y chercher, froids comme la mort, s’ils m’avaient attaché, ligoté, torturé jusqu’à la moelle, qu’aurais-je fait, que ferais-je ? Ces questions, nous le savons, n’appellent qu’une seule réponse : je l’ignore. Je ne peux le savoir. Je ne le saurai jamais. Et j’espère bien ne jamais le savoir. Parce que je ne pourrais le savoir que le jour où ils viendraient vraiment me cueillir.

Mais, puisque nous devons à Forain et à ses sœurs et ses frères en courage d’être là, puisque nous leur devons d’être libres, tentons un instant de nous arrêter et, s’il est impossible de savoir ce que nous ferions, tentons de dire au moins ce que nous voudrions avoir la force de faire, si jamais, par malheur…

Tous ceux qui viennent en forêt de Bouconne, par ces dimanches de janvier, savent ce qu’ils voudraient pouvoir faire. Ils voudraient faire comme ces héros, comme on les appelle, tant reste béante notre incompréhension, quand eux, lorsqu’ils peuvent parler, ne cessent de dire qu’ils ne sont pas des héros, qu’ils ne sont que des hommes ordinaires, qu’ils n’ont fait que leur devoir, qu’ils ne sont pas posé de question, bien souvent.

Et puisque nous voudrions avoir leur force et leur courage, arrêtons-nous un instant sur cet objet étrange, le courage, dont Aristote disait qu’il est la première des qualités humaines, car elle garantit toutes les autres. Scrutons, l’espace d’un moment, cet objet mystérieux qui nous laisse désemparés.

Le courage des derniers instants est incompréhensible, inaccessible, inconcevable. Comment peut-on, dans les pires souffrances, lorsque l’on n’est plus qu’une plaie à vif, lorsque se pointe le canon des armes, lorsque l’on sent le souffle glacé de la mort, demeurer guidé par le sens de l’honneur, la fidélité, l’humanité ? Bienheureux ceux qui n’auront jamais la réponse à ces questions, et qui pourront se contenter d’y songer quelques dimanches de janvier, en forêt de Bouconne. Mais cet étincelant courage des derniers instants, dont le feu nous aveugle encore 74 ans plus tard, ne surgit pas du néant. Il ne naît pas dans les geôles, sous la torture. Sa naissance précède ces moments. Le courage a une vie. Cette vie du courage a seulement cela d’étrange qu’elle semble ne finir jamais, et qu’au moment même où l’homme meurt, le courage, lui, est à l’apogée de sa vie, il brille de mille feux qui plus jamais ne s’éteindront.

Mais avant qu’il ne brille ainsi, avec la mort de l’homme, le courage naît et grandit. Quand naît-il, je l’ignore. Peut-être chaque homme naît-il avec sa provision de courage, sans doute ce panier se remplit-il plus ou moins en fonction des circonstances de la vie. Nous sommes inégaux, là aussi, face à la distribution du courage. Mais une chose est certaine, c’est que le courage se travaille. Et qu’un lâche qui s’arrache à lui-même éprouvera bien mieux son courage qu’un courageux content de lui, de son sort, et que rien ne révolte. « Le courage, dit Malraux, est une chose qui s’organise, qui vit et qui meurt, qu’il faut entretenir comme les fusils ».

Le courage des résistants commence de prendre corps le jour où, par leurs actes, ils disent non. Il persiste seulement, il grandit, plus tard, lorsque, face au danger naissant, ils entrent en effet en résistance, lorsque des femmes et des hommes surmontent leur peur et demeurent pleinement fidèles aux valeurs humanistes, lors même qu’ils savent ce qu’il peut leur en coûter. Car, « le courage n’est pas l’absence de peur, mais la capacité de la vaincre. » (Nelson Mandela). Là où il n’y a pas de peur, il n’y a pas de courage, tout juste de la témérité, de l’inconscience ou de la folie. Ce n’est pas la témérité, le courage, ce n’est pas l’audace, l’intrépidité ou l’insouciance. C’est d’abord et avant tout l’âme forte et la tête froide de celui qui, ayant tout bien pesé et surmontant sa peur, décide d’affronter le danger.

Pourtant, c’est encore en amont de ce moment que le courage des résistants prend corps, bien avant l’affrontement héroïque du danger. Lorsque, entendant monter le sourd grognement de la haine, lorsque voyant s’amonceler au loin les noirs nuages annonciateurs des tyrannies, des femmes et des hommes commencent à dessiner le mur du refus. Car celle qui proclame son attachement à l’homme, lorsqu’elle sait qu’elle y risque sa vie, celui qui soudain semble mettre sa vie en bascule, lorsque paraît la bête immonde, ceux-là n’étaient que rarement vierges de tout combat, de toute résistance antérieure. Ils avaient, pour ainsi dire, la résistance chevillée au corps, même en temps de paix, même avant le bruit des bottes. Le courage n’est pas un surgissement impromptu, qui claquerait comme un coup de tonnerre dans un ciel lumineux.

Le courage n’est pas venu à Forain en 1943 ou 1944, ni même après le déclenchement de la guerre. Le courage l’habitait bien avant cela, lorsque, face à la montée de la haine, de la xénophobie, de l’antisémitisme, il a décidé, non de cultiver son humanisme dans la calme lecture des grands auteurs, mais de s’engager dans la vie de la cité : en franc-maçonnerie, en 1934, puis à la Ligue des droits de l’homme, en 1938. Lorsqu’il a considéré que certaines valeurs, et en tout premier lieu la défense de l’homme et de la République, méritaient que l’on s’y investisse, lorsqu’il a accepté de sacrifier la vie confortable du bourgeois qu’il était, pour devenir l’humaniste qu’il fut.

Souvent, les futures résistances se sont ainsi affermies dans des réunions de sections, de partis, d’associations, de syndicats, dans des débats passionnés, dans des discussions enflammées et tardives, dans le combat démocratique. C’est là que commence de se forger le courage, c’est là que se décide le chemin qui mène à la dignité.

Il faut pour cela, d’abord, accepter de penser. Car le courage qui sert l’humanité trouve sa source première dans une réflexion mûrie de longue date, fondée sur une certaine conception de la dignité humaine, et dans la conviction que celle-ci mérite que l’on se batte, que l’on s’engage, que l’on s’investisse, que l’on essaie de convaincre les hommes, que l’on combatte en toutes circonstances les atteintes portées à cette dignité.

Il faut aussi s’arracher au confort et à la tentation de faire comme les autres. Le conformisme, voilà l’ennemi. La peur de déplaire, voilà l’adversaire. La résistance des temps présents naît d’abord de la force de dire non. De dire non à la pente naturelle qui peut parfois nous pousser à accepter d’abord de petites choses inacceptables, puis de plus grandes, toujours plus grandes… La société porte naturellement à abdiquer certaines exigences. « La virilité se perd en révérences, dit Shakespeare, le courage en civilités, et les hommes ne sont plus que des parleurs. » Il faut un courage premier, et peut être le plus difficile à conquérir, à se détacher alors un peu de la masse, à faire un pas de côté, à dire non. « Il y a toujours moins de courage à emboîter le pas qu’à se détacher d’un ensemble. », écrit André Gide.

Il faut travailler, ensuite. « Le vrai courage, c’est celui de trois heures du matin », dit Napoléon Bonaparte.

Et il faut s’engager, sans doute, comme le fit Forain. Que l’on se soit enraciné dans ce combat dans les temps calmes de la paix, identifié à lui comme à quelque-chose qui nous dépasse, qu’il ait donné sens à notre vie, voilà sans doute ce qui prépare – sans jamais le promettre – au courage des temps de guerre.

N’imagine point que tu seras courageux entre les mains du bourreau, si tu n’as point éprouvé le courage, lorsque la vie te souriait. Et ne crois pas que tu prendras le maquis, demain, si aucun des égarements des temps démocratiques ne suscite chez toi la colère, la révolte, et ne te pousse à penser le monde, à te lever et à dire non. La résistance, toujours, se conjugue au présent.

Cet engagement ne se saurait confondre avec les révoltes de façade, les postures faciles, les proclamations sans conséquence. Il faut certes parfois oublier l’esprit de finesse de la politique, si nécessaire parfois, mais parfois si dangereux, lorsque les compromis se font compromission, lorsque les savantes habiletés finissent par avoir raison de l’essentiel, lorsque l’intérêt personnel finit par ensevelir l’intérêt général. Mais s’il est des questions qui ont le tranchant du oui et du non, il est difficile, parfois, de discerner l’acceptable de l’inacceptable. Le courage est de ne pas se dérober à cette épreuve jamais achevée, de toujours chercher, à la lumière de sa conscience, à discerner le bien du mal, « sans être moral et pédant ».

C’est d’accepter les compromis qu’impose la vie en société, sans jamais choir dans la compromission : « La compromission c’est la lâcheté. Le compromis, c’est le courage. », rappelle Adam Michnik. C’est peut-être dans ce difficile équilibre que réside le premier des courages, dans cette volonté jamais prise en défaut de tenir en même temps la colère sacrée contre l’injustice et le refus d’abandonner à d’autres le réel. Celui qui mourut ici, le 27 janvier 1944, rendit sans doute le plus fier service qui se puisse imaginer à la résistance, en composant pendant des mois avec toutes celles et tous ceux qui partageaient ce combat, pour les unir, pour rassembler ce qui était épars et bâtir ce mur de la liberté, en prenant la tête des Mouvements Unis de la Résistance, en juin 1943.

Forain a pensé, il s’est arraché à la masse qui suivait la voix chevrotante d’un vieillard, il a travaillé, d’arrache-pied, il s’est engagé, il a tout engagé, pour la liberté. Le reste a suivi, naturellement, simplement, héroïquement, jusqu’au fracas qui résonna ici et fit pleurer ces arbres, le 27 janvier 1944.

Arrivé au terme de cette brève exploration du pays du courage, le voyageur demeure comme frustré. Les mots sont impuissants à dire la force qui animait Forain et ses frères et sœurs en courage. Les discours ne sont que de pompeuses et prétentieuses gloses, au regard des actes humbles et simples des résistants. Étranges héros, qui, à mesure que nous tentons de les cerner, de les comprendre, pour essayer en toute humilité de rechercher le chemin sur lequel ils ont mis leurs pas, semblent se dérober, s’élever, s’envoler, enveloppés de légende et de gloire.

Alors, puisque les mots sont dérisoires, nous nous contentons, en venant ici, en forêt de Bouconne, par ces froids dimanches de janvier, d’acquitter simplement un peu de notre dette à ton endroit, Forain.

Avant que de nous en aller, nous restons là, un instant, pour dire que nous n’oublions rien de toi et des tiens. Les crapules, les salauds, les lâches, nous les rétribuons de la médaille de l’oubli. Aucune stèle, aucun monument, aucun hommage. Ils demeurent froids et laids, reclus, aux oubliettes, pour l’éternité.

Mais toi, Forain, dont le courage brille à jamais, et nous laisse immobiles et sans voix, nous ne t’oublions pas, tu restes en nous, tu nous éclaires.

Allez, enfant, écoute Virgile : « Déploie ton jeune courage, enfant ; c’est ainsi qu’on s’élève jusqu’aux astres. »

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Pascal Nakache

 

 

 

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