Mémoire: Cérémonie 2018

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De Forain et de l’armée des ombres, au milieu de mille enseignements, il en est un qui émerge comme un phare: le courage. Il n’est pas le seul, mais son feu semble ne jamais s’estomper.

Arrêtons-nous un instant sur cet objet étrange, le courage, dont Aristote disait qu’il est la première des qualités humaines, car elle garantit toutes les autres.

Pascal Nakache

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La 73ème cérémonie en forêt de Bouconne a eu lieu dimanche 28 janvier 2018 devant le Mémorial dédié à François Verdier.

Les élèves du collège François Verdier de Lézat-sur-Lèze, ville natale de François Verdier en Ariège, ont fait résonner les paroles d’une chanson écrite pour le chef des Mouvements unis de Résistance. Violon, accordéon, flûte, guitare, batterie et piano ont rompu le silence de la forêt sur les airs de Bella Ciao et du Temps des Cerises. Très émouvant.

Le discours de ¨Pascal Nakache, représentant la Ligue des droits de l’homme, a fait retentir avec force et conviction des mots justes, percutants et essentiels autour d’une seule notion, capitale hier comme aujourd’hui: le courage.

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Reportage de France 3

 

Chanson écrite par les élèves du Collège François Verdier de Lézat-sur-Lèze

 

P1140655Mes chers enfants,

Mes bien-aimés,

Ma belle ciao, ma belle ciao,

Ma belle ciao ciao ciao

Mes chers enfants,Mes bien-aimés,

Je ne vous reverrai jamais.

J’ai longtemps lutté

Pour la liberté

Ma belle ciao, ma belle ciao,P1140576

Ma belle ciao ciao ciao

J’ai longtemps lutté

Pour la liberté

Pour la justice et la fraternité

 

P1140587Mon identité

Je leur avais cachée

Ma belle ciao, ma belle ciao,

Ma belle ciao ciao ciao

Mon identité

Je leur avais cachée

La résistance j’ai organisée

 

Un jour ils sont entrés

Dans notre foyerP1140599

Ma belle ciao, ma belle ciao,

Ma belle ciao ciao ciao

Un jour ils sont entrés

Dans notre foyer

Et c’est là qu’ils m’ont arrêté

 

P1140601Ils m’ont torturé

Ils m’ont assassiné

Ma belle ciao, ma belle ciao,

Ma belle ciao ciao ciao

Ils m’ont torturé

Ils m’ont assassiné

Car je refusais de parler

 

P1140602Ils m’ont traîné

Dans cette forêt

Ma belle ciao, ma belle ciao,

Ma belle ciao ciao ciao

Ils m’ont traîné

Dans cette forêt

Mon image ils ont dégradée

P1140608Ils ont tenté

De m’effacer

Ma belle ciao, ma belle ciao,

Ma belle ciao ciao ciao

Ils ont tenté

De m’effacer

De mon visage ils m’ont privé

 

P1140621Histoire remémorée

Visage restitué

Ma belle ciao, ma belle ciao,

Ma belle ciao ciao ciao

Histoire remémorée

Visage restitué

Dans vos mémoires vous me garderezP1140678

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Courage


Discours de Pascal Nakache, Président d’honneur de la Ligue des Droits de l’Homme

 

A Forain François Verdier

Dimanche 28 janvier 2018, Forêt de Bouconne

 

Les feuilles craquent-elles sous ses pas, dans le froid matin de janvier ? Marche-t-il encore, ou bien est-il porté ? Entend-il encore quelque chose des feuilles brisées ou du pas lourd des bottes ? Peut-il encore parler ? Peut-il encore murmurer ou hurler : « Je vais tout vous dire ! », et, face au néant qui s’avance, tremblant de tout son corps, lâcher des noms et en envoyer d’autres à la mort ?

De Forain et de l’armée des ombres, au milieu de mille enseignements, il en est un qui émerge comme un phare : le courage. Il n’est pas le seul, mais son feu semble ne jamais s’estomper.

Lequel, parmi nous, ne s’est jamais posé cette question : qu’aurais-je fait ? S’ils étaient venus me cueillir, un sale matin, avec leurs sales gueules, s’ils m’avaient donné des ordres secs, s’ils m’avaient poussé jusqu’à leur berline à la pointe glacée de leurs armes, s’ils m’avaient jeté au fond d’une geôle putride, s’ils étaient venus m’y chercher, froids comme la mort, s’ils m’avaient attaché, ligoté, torturé jusqu’à la moelle, qu’aurais-je fait, que ferais-je ? Ces questions, nous le savons, n’appellent qu’une seule réponse : je l’ignore. Je ne peux le savoir. Je ne le saurai jamais. Et j’espère bien ne jamais le savoir. Parce que je ne pourrais le savoir que le jour où ils viendraient vraiment me cueillir.

Mais, puisque nous devons à Forain et à ses sœurs et ses frères en courage d’être là, puisque nous leur devons d’être libres, tentons un instant de nous arrêter et, s’il est impossible de savoir ce que nous ferions, tentons de dire au moins ce que nous voudrions avoir la force de faire, si jamais, par malheur…

Tous ceux qui viennent en forêt de Bouconne, par ces dimanches de janvier, savent ce qu’ils voudraient pouvoir faire. Ils voudraient faire comme ces héros, comme on les appelle, tant reste béante notre incompréhension, quand eux, lorsqu’ils peuvent parler, ne cessent de dire qu’ils ne sont pas des héros, qu’ils ne sont que des hommes ordinaires, qu’ils n’ont fait que leur devoir, qu’ils ne sont pas posé de question, bien souvent.

Et puisque nous voudrions avoir leur force et leur courage, arrêtons-nous un instant sur cet objet étrange, le courage, dont Aristote disait qu’il est la première des qualités humaines, car elle garantit toutes les autres. Scrutons, l’espace d’un moment, cet objet mystérieux qui nous laisse désemparés.

Le courage des derniers instants est incompréhensible, inaccessible, inconcevable. Comment peut-on, dans les pires souffrances, lorsque l’on n’est plus qu’une plaie à vif, lorsque se pointe le canon des armes, lorsque l’on sent le souffle glacé de la mort, demeurer guidé par le sens de l’honneur, la fidélité, l’humanité ? Bienheureux ceux qui n’auront jamais la réponse à ces questions, et qui pourront se contenter d’y songer quelques dimanches de janvier, en forêt de Bouconne. Mais cet étincelant courage des derniers instants, dont le feu nous aveugle encore 74 ans plus tard, ne surgit pas du néant. Il ne naît pas dans les geôles, sous la torture. Sa naissance précède ces moments. Le courage a une vie. Cette vie du courage a seulement cela d’étrange qu’elle semble ne finir jamais, et qu’au moment même où l’homme meurt, le courage, lui, est à l’apogée de sa vie, il brille de mille feux qui plus jamais ne s’éteindront.

Mais avant qu’il ne brille ainsi, avec la mort de l’homme, le courage naît et grandit. Quand naît-il, je l’ignore. Peut-être chaque homme naît-il avec sa provision de courage, sans doute ce panier se remplit-il plus ou moins en fonction des circonstances de la vie. Nous sommes inégaux, là aussi, face à la distribution du courage. Mais une chose est certaine, c’est que le courage se travaille. Et qu’un lâche qui s’arrache à lui-même éprouvera bien mieux son courage qu’un courageux content de lui, de son sort, et que rien ne révolte. « Le courage, dit Malraux, est une chose qui s’organise, qui vit et qui meurt, qu’il faut entretenir comme les fusils ».

Le courage des résistants commence de prendre corps le jour où, par leurs actes, ils disent non. Il persiste seulement, il grandit, plus tard, lorsque, face au danger naissant, ils entrent en effet en résistance, lorsque des femmes et des hommes surmontent leur peur et demeurent pleinement fidèles aux valeurs humanistes, lors même qu’ils savent ce qu’il peut leur en coûter. Car, « le courage n’est pas l’absence de peur, mais la capacité de la vaincre. » (Nelson Mandela). Là où il n’y a pas de peur, il n’y a pas de courage, tout juste de la témérité, de l’inconscience ou de la folie. Ce n’est pas la témérité, le courage, ce n’est pas l’audace, l’intrépidité ou l’insouciance. C’est d’abord et avant tout l’âme forte et la tête froide de celui qui, ayant tout bien pesé et surmontant sa peur, décide d’affronter le danger.

Pourtant, c’est encore en amont de ce moment que le courage des résistants prend corps, bien avant l’affrontement héroïque du danger. Lorsque, entendant monter le sourd grognement de la haine, lorsque voyant s’amonceler au loin les noirs nuages annonciateurs des tyrannies, des femmes et des hommes commencent à dessiner le mur du refus. Car celle qui proclame son attachement à l’homme, lorsqu’elle sait qu’elle y risque sa vie, celui qui soudain semble mettre sa vie en bascule, lorsque paraît la bête immonde, ceux-là n’étaient que rarement vierges de tout combat, de toute résistance antérieure. Ils avaient, pour ainsi dire, la résistance chevillée au corps, même en temps de paix, même avant le bruit des bottes. Le courage n’est pas un surgissement impromptu, qui claquerait comme un coup de tonnerre dans un ciel lumineux.

Le courage n’est pas venu à Forain en 1943 ou 1944, ni même après le déclenchement de la guerre. Le courage l’habitait bien avant cela, lorsque, face à la montée de la haine, de la xénophobie, de l’antisémitisme, il a décidé, non de cultiver son humanisme dans la calme lecture des grands auteurs, mais de s’engager dans la vie de la cité : en franc-maçonnerie, en 1934, puis à la Ligue des droits de l’homme, en 1938. Lorsqu’il a considéré que certaines valeurs, et en tout premier lieu la défense de l’homme et de la République, méritaient que l’on s’y investisse, lorsqu’il a accepté de sacrifier la vie confortable du bourgeois qu’il était, pour devenir l’humaniste qu’il fut.

Souvent, les futures résistances se sont ainsi affermies dans des réunions de sections, de partis, d’associations, de syndicats, dans des débats passionnés, dans des discussions enflammées et tardives, dans le combat démocratique. C’est là que commence de se forger le courage, c’est là que se décide le chemin qui mène à la dignité.

Il faut pour cela, d’abord, accepter de penser. Car le courage qui sert l’humanité trouve sa source première dans une réflexion mûrie de longue date, fondée sur une certaine conception de la dignité humaine, et dans la conviction que celle-ci mérite que l’on se batte, que l’on s’engage, que l’on s’investisse, que l’on essaie de convaincre les hommes, que l’on combatte en toutes circonstances les atteintes portées à cette dignité.

Il faut aussi s’arracher au confort et à la tentation de faire comme les autres. Le conformisme, voilà l’ennemi. La peur de déplaire, voilà l’adversaire. La résistance des temps présents naît d’abord de la force de dire non. De dire non à la pente naturelle qui peut parfois nous pousser à accepter d’abord de petites choses inacceptables, puis de plus grandes, toujours plus grandes… La société porte naturellement à abdiquer certaines exigences. « La virilité se perd en révérences, dit Shakespeare, le courage en civilités, et les hommes ne sont plus que des parleurs. » Il faut un courage premier, et peut être le plus difficile à conquérir, à se détacher alors un peu de la masse, à faire un pas de côté, à dire non. « Il y a toujours moins de courage à emboîter le pas qu’à se détacher d’un ensemble. », écrit André Gide.

Il faut travailler, ensuite. « Le vrai courage, c’est celui de trois heures du matin », dit Napoléon Bonaparte.

Et il faut s’engager, sans doute, comme le fit Forain. Que l’on se soit enraciné dans ce combat dans les temps calmes de la paix, identifié à lui comme à quelque-chose qui nous dépasse, qu’il ait donné sens à notre vie, voilà sans doute ce qui prépare – sans jamais le promettre – au courage des temps de guerre.

N’imagine point que tu seras courageux entre les mains du bourreau, si tu n’as point éprouvé le courage, lorsque la vie te souriait. Et ne crois pas que tu prendras le maquis, demain, si aucun des égarements des temps démocratiques ne suscite chez toi la colère, la révolte, et ne te pousse à penser le monde, à te lever et à dire non. La résistance, toujours, se conjugue au présent.

Cet engagement ne se saurait confondre avec les révoltes de façade, les postures faciles, les proclamations sans conséquence. Il faut certes parfois oublier l’esprit de finesse de la politique, si nécessaire parfois, mais parfois si dangereux, lorsque les compromis se font compromission, lorsque les savantes habiletés finissent par avoir raison de l’essentiel, lorsque l’intérêt personnel finit par ensevelir l’intérêt général. Mais s’il est des questions qui ont le tranchant du oui et du non, il est difficile, parfois, de discerner l’acceptable de l’inacceptable. Le courage est de ne pas se dérober à cette épreuve jamais achevée, de toujours chercher, à la lumière de sa conscience, à discerner le bien du mal, « sans être moral et pédant ».

C’est d’accepter les compromis qu’impose la vie en société, sans jamais choir dans la compromission : « La compromission c’est la lâcheté. Le compromis, c’est le courage. », rappelle Adam Michnik. C’est peut-être dans ce difficile équilibre que réside le premier des courages, dans cette volonté jamais prise en défaut de tenir en même temps la colère sacrée contre l’injustice et le refus d’abandonner à d’autres le réel. Celui qui mourut ici, le 27 janvier 1944, rendit sans doute le plus fier service qui se puisse imaginer à la résistance, en composant pendant des mois avec toutes celles et tous ceux qui partageaient ce combat, pour les unir, pour rassembler ce qui était épars et bâtir ce mur de la liberté, en prenant la tête des Mouvements Unis de la Résistance, en juin 1943.

Forain a pensé, il s’est arraché à la masse qui suivait la voix chevrotante d’un vieillard, il a travaillé, d’arrache-pied, il s’est engagé, il a tout engagé, pour la liberté. Le reste a suivi, naturellement, simplement, héroïquement, jusqu’au fracas qui résonna ici et fit pleurer ces arbres, le 27 janvier 1944.

Arrivé au terme de cette brève exploration du pays du courage, le voyageur demeure comme frustré. Les mots sont impuissants à dire la force qui animait Forain et ses frères et sœurs en courage. Les discours ne sont que de pompeuses et prétentieuses gloses, au regard des actes humbles et simples des résistants. Étranges héros, qui, à mesure que nous tentons de les cerner, de les comprendre, pour essayer en toute humilité de rechercher le chemin sur lequel ils ont mis leurs pas, semblent se dérober, s’élever, s’envoler, enveloppés de légende et de gloire.

Alors, puisque les mots sont dérisoires, nous nous contentons, en venant ici, en forêt de Bouconne, par ces froids dimanches de janvier, d’acquitter simplement un peu de notre dette à ton endroit, Forain.

Avant que de nous en aller, nous restons là, un instant, pour dire que nous n’oublions rien de toi et des tiens. Les crapules, les salauds, les lâches, nous les rétribuons de la médaille de l’oubli. Aucune stèle, aucun monument, aucun hommage. Ils demeurent froids et laids, reclus, aux oubliettes, pour l’éternité.

Mais toi, Forain, dont le courage brille à jamais, et nous laisse immobiles et sans voix, nous ne t’oublions pas, tu restes en nous, tu nous éclaires.

Allez, enfant, écoute Virgile : « Déploie ton jeune courage, enfant ; c’est ainsi qu’on s’élève jusqu’aux astres. »

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Pascal Nakache

 

 

 

Historique de la cérémonie

François VERDIER « Forain » 1900-1944

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1942 - 1943

Figure emblématique de la Résistance, François Verdier  est celui qui, à l’image de Jean Moulin, a su unir toutes les forces de la Résistance dans la région toulousaine.

 


 

Le début du siècle

Collection Famille Verdier 1904 Lézat sur Lèze

Collection Famille Verdier
1904 Lézat sur Lèze

François Verdier est né dans une famille d’artisans forgerons en Ariège, le 9 septembre 1900. Il grandit à la campagne entouré de cousins.

1912Son père décide de quitter l’Ariège en 1910 et de s’installer à Toulouse. Après plusieurs petits emplois, il ouvre un magasin de machines agricoles, rue Matabiau.

La mobilisation générale est ordonnée en 1914 et Louis Verdier est appelé sur le front.

François est alors au lycée où il prépare un diplôme pour devenir instituteur. Le concours réussi, il s’engage comme volontaire sur le front en 1918.

Portrait de 1919Malgré les traumatismes, la guerre lui permet de découvrir le progrès technique. Il est affecté dans un régiment d’artillerie lourde à voie ferrée.

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Les années folles

 

32 rue Matabiau en 1925

32 rue Matabiau en 1925

Au retour de la guerre, il abandonne ses idées d’enseignement et rejoint son père dans son magasin de machines agricoles. Il apprend le métier. Le monde rural n’est pas pour lui  une découverte. François Verdier est un homme de la terre, qui aime le contact avec les paysans, qui connaît leurs difficultés. Souvent, il échange en occitan.1925 (2)

Coté vie privée, il épouse une jeune femme rencontrée au cours des ses virées dans le Gers, département qu’il affectionne. Il va jouer au rugby à l’Isle-Jourdain avec ses copains. En 1922 il a un garçon, Jacques, mais divorce en 1925.

Les années Trente

 

Avril 1932, Saint-Orens

Avril 1932, Saint-Orens

En 1932, il se marie avec Jeanne Lafforgue, institutrice dans le Gers.

Parisienne d’origine, c’est une femme cultivée et  indépendante,. Elle possède un domaine dans le Gers, La Salle, qui devient rapidement le lieu incontournable des fins de semaine avec les amis.

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Saint-Orens, 1936. Françoise « Mounette » est née en 1934, ici avec Jeanne et les filles du régisseur.

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 Société F. Verdier et Cie.

A la fin des années 1930, François Verdier est un notable de Toulouse. Il a développé son entreprise de machines agricoles en quelques années, sillonnant tous les marchés de la région.AnnuaireToulouse_1942-1 trv

1938, sur les foires et les marchés, il étend son réseau de relations à l'ensemble de la région

1938, sur les foires et les marchés, il étend son réseau de relations à l’ensemble de la région

François Verdier a donné de l’envergure à son entreprise, il devient rapidement l’un des plus gros négociants de la région. En 1934, il installe son entreprise chemin du raisin à Toulouse. Il sait utiliser tous les moyens techniques modernes.

Il devient un adepte du téléphone et en fait installer partout. Il sait le temps que cela lui fait gagner. De même pour les voitures, c’est un passionné d’automobiles. Il s’équipe très vite d’une petite voiture puissante et rapide pour circuler sur les routes de la région. Il se fait fier d’être d’une fiabilité et d’un sérieux hors norme pour ses clients, garantit les délais les plus courts. En août 1938, un incendie détruit son entreprise et il perd la quasi totalité des entrepôts et du matériel. Il contacte la presse et fait savoir que toutes les commandes seront malgré tout honorées dans les délais.

Les commerciaux de l'entreprise F. Verdier et Cie

Les commerciaux de l’entreprise F. Verdier et Cie

 Juge au tribunal de commerce

1938 Tribunal de commerce, François Verdier est en haut

1938 Tribunal de commerce, François Verdier est en haut

François Verdier a accepté la reconnaissance de ses pairs et devient juge aux tribunal de commerce de Toulouse. Verdier est connu comme un juge enthousiaste, consciencieux, toujours juste, même si parfois on le reconnaît un peu trop tolérant.

Toulouse est touchée dès 1936 par les événements qui se déroulent si près d’elle en Espagne. La ville est secouée par des rumeurs d’attentats « commis par les Rouges ».

François Verdier commerce avec l’Espagne et il est rapidement sensibilisé aux secousses violentes que connaît la République espagnole.

D’autre part, en 1938, secrétaire fédéral de la Ligue des droits de l’homme, il participe aux réunions de soutien aux Républicains espagnols, organise la collecte et l’envoi de matériels en Espagne.

François Verdier connaît le sens de l’engagement et cherche immédiatement à agir.

 

Les années noires

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Affiche Révolution Nationale les fondations, Mémorial de Caen

Été 1940: Toulouse constate l’arrivée des milliers de réfugiés internés dans des camps, la mise en place du gouvernement de Vichy avec à la tête le vieux Maréchal décidé à appliquer sa politique de «révolution nationale».

Lois raciales, antisémites, internements administratifs et suppression des libertés individuelles : la « révolution nationale » doit remettre de l’ordre.

François Verdier est directement touché par les premières lois sectaires du régime de Vichy. Fiché, il se voit confisquer son siège au Tribunal de commerce en raison de son appartenance à la franc-maçonnerie en 1941. François Verdier s’était engagé au Grand Orient de France en 1934 (Les Cœurs réunis).

Débuts du combat clandestin

Il entre dans ce combat débutant avec les amis qui partagent ses idées, notamment avec les habitués de la librairie de Silvio Trentin. On ignore quels furent précisément ses premiers contacts.

Les premières actions se font au sein d’un petit groupe appelé Vérité, groupe de moins de dix personnes. Ce groupe rejoint ensuite un moyau un peu plus grand, dirigé par le colonel Georges Bonneau, Liberté, Égalité, Fraternité, base du futur mouvement Libération-sud à Toulouse.

En novembre 1941, photo prise lors d'un voyage à Madrid.

En novembre 1941, photo prise lors d’un voyage à Madrid.

Les mois passent, l’action se précise, les contacts se multiplient et François Verdier rejoint un plus grand mouvement de Résistance, Libération-Sud, créé à l’automne 1942.

Les qualités d’organisation, de communication et d’écoute de François Verdier, son courage et son sang-froid le poussent rapidement à assumer d’importantes responsabilités au sein du mouvement.

Son réseau de connaissances lui permet de recruter pour la Résistance. Son sens de l’organisation, ses convictions et sa respectabilité lui confèrent une aura au sein du mouvement. François Verdier est ouvert, fin négociateur, intelligent et vif d’esprit, il sait entreprendre et concrétiser une action.

Ancien combattant de la Grande Guerre, il sait qu’il faut organiser des actions militaires, que les journaux, les tracts ne suffisent pas. Fin 1942, il se rapproche de Marcel Taillandier dit Ricardo puis Morhange.

Depuis plusieurs mois, Marcel Taillandier a constitué un groupe de militaires qui organisent la cache d’armes et de matériels. Marcel Taillandier est d’une efficacité redoutable, il peut agir vite et de façon contrôlée. Il a mis sur pied des groupes d’actions et a de nombreux contacts dans la police et la gendarmerie.

François Verdier a lui aussi des contacts sûrs parmi les services judiciaires, en particulier avec le commissaire Gamel et le commissaire Babit. Il va d’ailleurs plusieurs fois utiliser ses relations pour intervenir en faveur d’un résistant. C’est par ce biais qu’en février 1943, François Verdier parvient à faire libérer sa secrétaire clandestine, Olga Sfedj du camp de Brens dans le Tarn.

Olga Sfedj est arrêtée alors qu'elle est en train de coller des tracts le 10 novembre 1942. Juive, elle est aussitôt envoyée au camp de femmes à Brens près de Gaillac.

Olga Sfedj est arrêtée alors qu’elle est en train de coller des tracts le 10 novembre 1942. Juive, elle est aussitôt envoyée au camp de femmes à Brens près de Gaillac. coll. ADHG

 

L’occupation allemande

 

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Après l’invasion de la zone sud par les troupes allemandes (novembre 1942), l’urgence est à l’organisation et l’unification pour la Résistance.

Pour les résistants, cette arrivée coïncide avec une découverte de la dangerosité de la clandestinité face à des ennemis redoutables. Les premières arrestations commencent, les résistants font l’épreuve de la torture. La prison saint Michel est réquisitionnée pour partie par les Allemands qui ne tardent pas à remplir les cellules.

Les règles de sécurité se multiplient. La guerre est à Toulouse. En janvier 1943, la Milice est crée et ses forces viennent suppléer celles de la police allemande dans la lutte contre les résistants, les « terroristes ».

Au niveau national, Jean Moulin prépare la création des Mouvements Unis de Résistance, qu’il faut concrétiser sur le terrain. La tâche n’est pas simple dans la région, les groupes de Résistance sont éparpillés, discrets pour les besoins de sécurité et aux composantes politiques, humaines et religieuses très variées.

Au moment de la création des MUR dans la région, au printemps 1943, François Verdier est désigné comme adjoint au chef régional du Noyautage des Administrations Publiques, le docteur Maurice Dide.

 

« Forain », chef régional de la Résistance

Après un premier échec d’unification des forces de la Résistance en R4 (la région militaire composée de 9 départements), il fallait un homme admis et respecté de tous pour conduire vers l’unité des personnalités et des groupes si différents.

François Verdier sera l’homme de la situation.

En juin 1943, François Verdier, qui travaille au développement du Noyautage des Administrations Publiques avec le docteur Maurice Dide, est choisi par le général de Gaulle pour devenir le chef des Mouvements Unis de Résistance en Midi-Pyrénées et désigné Commissaire de la République. Il devient « Forain » tout en continuant d’être Verdier, entrepreneur.

La tâche est colossale, tout est à faire.

Forain couv Doux Pays

François Verdier s’est inspiré du dessinateur Jean-Louis FORAIN pour trouver un pseudonyme à l’été 1943.

François Verdier rencontre régulièrement Raymond Naves, chef de la résistance socialiste. Les deux hommes s’entendent tout de suite très bien, leur approche de la Résistance est la même, leur façon de négocier également.

François Verdier doit organiser et coordonner, dans la plus grande discrétion, les actions : réception de parachutages, préparation de sabotages, récupération de matériel, le renseignement, le recrutement, les passages, la gestion quotidienne des résistants passés dans la clandestinité… tout en maintenant un semblant de vie «normale » pour ne pas éveiller les soupçons de la police française.

Forain doit surtout préparer la libération du territoire et choisir des personnalités de confiance qui seront aptes à rétablir la République. Son métier lui permet de se déplacer aisément pour rencontrer les responsables de la résistance régionale. Forain sait aussi faire preuve d’autorité, sachant se faire respecter des résistants indépendants ou ayant d’autres conceptions que lui de la Résistance.

Il doit également faire face à des attaques internes aux MUR de la Région qui l’atteignent personnellement, qui frôlent la diffamation et traduisent une véritable volonté de nuire voire de détruire…

Mais pour François Verdier la Résistance est une tâche suprême qui ne doit souffrir aucune faiblesse.

 

Décembre 1943, « l’opération de minuit »

Depuis quelques semaines, la police allemande, la Gestapo, prépare dans le plus grand secret une vaste opération contre la Résistance régionale.

François Verdier semble avoir été repéré dès novembre 1943 avec certitude par une équipe de la Gestapo, avec la complicité d’agents français. Il semble qu’un officier des MUR se soit laissé abuser par un agent allemand et qu’il ait livré les noms des responsables des MUR.

François Verdier est arrêté dans la nuit du 13 au 14 décembre 1943, au moment où dans toute la région, les Allemands surprennent à leur domicile plus d’une centaine de personnes (dont 26 à Toulouse).

La villa Francillon, 34 rue du docteur Jean Arlaud

La villa Francillon, 34 rue du docteur Jean Arlaud

François Verdier ne se cachait pas, sa notoriété l’en aurait empêché. Le soir du 13 décembre 1943, il est chez lui, dans son bureau avec Jeanne, sa fille Françoise dort à l’étage.

 

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Plaque apposée à l’entrée de la maison qui fut celle de François Verdier.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cette opération, soigneusement préparée par la Gestapo avait pour nom de code « l’opération de minuit ».

François Verdier connaissait les risques qu’il encourait, il se savait en danger, il avait été prévenu, appelé à Alger mais avait refusé de partir devant l’ampleur du travail encore à réaliser. Cependant un déplacement était prévu le 15 décembre à Paris. Il avait son billet de train dans sa poche. Agenda FV 1943 - resa 1ere classe sncf

Jusqu’au bout son courage a été exceptionnel.

Enfermé à la prison Saint Michel pendant un mois et demi, il est interrogé avec acharnement, torturé par des officiers nazis déterminés, parce qu’ils savent qui est entre leurs mains.

En savoir plus : L’opération de Minuit

 

Un homme au courage exceptionnel

Mais Forain ne parle pas, il ne délivre aucun de ses secrets à la Gestapo, endure toutes les tortures et les pires sévices  (des témoins l’ont aperçu durant ses transferts entre la prison Saint-Michel et le siège de la police allemande dans un état physique épouvantable). Il ne cède à aucune pression, même face aux menaces exercées sur sa famille (sa femme Jeanne a été arrêtée et déportée, sa fille est recherchée par la police allemande) pour préserver l’organisation de la Résistance qu’il a patiemment et minutieusement mise en place.

Collection Archives municipales de Toulouse

Son seul soutien est un petit journal de prison dans lequel il écrit régulièrement. Ces lettres ont été  données à sa famille après sa mort.

Face à l’absence de révélations, à l’inefficacité des interrogatoires et malgré son statut de chef de la Résistance régionale avéré, la Gestapo ne l’envoie pas en Allemagne, ni même à Paris mais le conduit discrètement en forêt de Bouconne le 27 janvier 1944.

Forêt de Bouconne

Forêt de Bouconne

Le long d’un chemin isolé, ses bourreaux l’exécutent d’une balle dans l’abdomen. Peut-être pour effacer toutes traces de leur barbarie ou au contraire pour accentuer le degré d’horreur, les deux policiers de la Gestapo font exploser la tête du chef de la Résistance avec une grenade.

Le corps de François Verdier fut immédiatement retrouvé par un garde forestier qui avait entendu les détonations. Le corps de Verdier fut rapidement  identifié.

Aucune arrestation ne suivit la mort de Forain, ce qui permit  à son organisation de tenir jusqu’à la libération, sept mois plus tard.

Liberte soir 6 fevrier 1945

 

Mémoire

 

Entrée du collège François Verdier de Lézat-sur-Léze (Ariège)

Entrée du collège François Verdier de Lézat-sur-Léze (Ariège)

Deux collèges portent son nom, l’un à Lézat-sur-Lèze,  son village natal, le second à Léguevin, commune à proximité de l’endroit où il a été assassiné.

Station de métro François Verdier. Oeuvre de photo A. Mila

Station de métro François Verdier à Toulouse. Oeuvre de P. Corillon
photo A. Mila

A Toulouse, le nom de François Verdier a été attribué à l’une des belles allées de la ville ainsi qu’à une station de métro.

Une cérémonie est organisée chaque dimanche qui suit le 27 janvier en forêt de Bouconne autour du Mémorial construit à l’endroit où fut retrouvé son corps en 1944.

Mémorial Foret de Bouconne

 

Devant sa maison natale à Lézat sur Lèze

Sa fille Françoise dans le reflet de la vitrine de la maison natale à Lézat-sur-Lèze

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En savoir plus:

La cérémonie en forêt de Bouconne

Discours prononcés en hommage à François Verdier

L’opération de Minuit, 13-14 décembre 1943

Le journal carcéral de François Verdier

Bibliographie indicative sur la Résistance

 

 

 

Images: Fonds privé Famille Verdier

Texte: Elérika Leroy

Mémoire : Cérémonie 2016

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Par défaut

« La justice et la vérité comptent plus que n’importe quel intérêt politique. »

Germaine Tillion

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Alain Verdier, président du Mémorial, prononce le discours d’accueil » devant les personnalités officielles (Georges Méric, président du Conseil départemental de Haute-Garonne, Pascal Mailhos, préfet de région, Thierry Suaud, vice-président de la région,..) et un public, nombreux et fidèle à cet hommage.

 

 

Vidéos des trois interventions:

Discours d’Alain Verdier

Interventions des élèves de troisième du collège du Bois de la Barthe de Pibrac

Discours de M. Pascal Mailhos, Préfet de région

« Celui qui croyait au ciel 

celui qui n’y croyait pas

tous deux adoraient la belle 

prisonnière des soldats 

fou qui songe à ses querelles

au cœur du commun combat 

tous les deux étaient fidèles

des lèvres du cœur, des bras ».

Louis Aragon, La Rose et le Réséda, extrait cité par l’orateur, le préfet Pascal Mailhos


 

 

 

Le mot du Président du Mémorial, Alain Verdier

Comme m’écrivait récemment Paul Arrighi : L’obscurantisme et le fanatisme rodent, bien loin des nouvelles lumières que l’état de nos connaissances, de nos sciences, de notre technologie nous permettent d’espérer.

Encore imprégnés par les douloureux souvenirs des attentats perpétrés au cœur de notre pays, cette commémoration annuelle, prend une dimension particulière.

Dans cette forêt de Bouconne, plane le souvenir d’un homme d’exception.

Forain François Verdier Chef Régional des Mouvements Unis de la Résistance, dont le corps supplicié fut ici retrouvé le 27 janvier 1944 assassiné par la Gestapo et la Milice.

Toujours aussi nombreux, nous voici rassemblés pour ne pas oublier, mieux appréhender le présent et bien préparer l’avenir.

Nous rappeler que la Paix toute relative de notre monde occidental actuel fut précédée des plus terribles monstruosités.

Le temps qui passe, nos consciences endormies, n’ont pu empêcher les menaces d’aujourd’hui. A nous d’en tirer les enseignements. D’apprendre à lutter contre toutes les petites dérives humaines qui s’additionnant, peuvent déboucher sur des catastrophes.

François Verdier était mon grand-père, il aimait la vie, sa famille, il aimait sa région, son pays, aimait l’Humanité, la République Française qui lui garantissait la Liberté, l’Egalité, la Fraternité.

Juge au tribunal de commerce de Toulouse, Secrétaire de la Ligue des Droits de l’homme, Franc-maçon du Grand-Orient de France, il avançait en homme libre, engagé, croquant la vie à pleine dent, quand ses idéaux furent attaqués, la république abolie, les libertés bafouées.

Comment accepter la collaboration avec ceux qui vous privent de liberté ? Comment accepter la xénophobie, le racisme, la barbarie ?

Devant tant d’injustice, d’intolérance il va choisir la Résistance.

En suivant ce que son cœur, son âme lui dictait, naturellement, il va assumer ses choix, ne renonçant à rien, prouvant que : Liberté, République et humanisme ne sont pas de vain mots. Trois valeurs qui ont guidé sa vie.

Liberté : Liberté d’apprendre, de chercher et de choisir ce que nous voulons faire. Liberté de conscience.

République laïque, Une et indivisible. Qui ne peut laisser de place aux privilèges, aux communautarismes, aux sectarismes sans créer des inégalités et réduire la solidarité .

Humanisme : Objet de développement essentiel des qualités de l’homme.

Fraternité : ciment indispensable de cohésion qui fait que de nos différences naissent des richesses, notre citoyenneté.

Comme François Verdier, nous gardons confiance en l’homme et son esprit.

Nous croyons en la Victoire :

De la culture sur la barbarie

De la tolérance sur l’intolérance

De l’amour sur la haine

Comme Forain nous faisons le pari de l’humain,

Parce que c’est faire le pari de la vie.

Je vous remercie de votre attention.


 

 

Interventions des collégiens du Bois de la Barthe de Pibrac

Des noms, rarements cités, ont été prononcés par les élèves. Ceux de résistantes en particulier, sur l’hsitoire desquelles les élèves ont travaillé: Marie-Louise Dissard « Françoise », Jeanne Verdier et Olga Sfedj, secrétaire clandestine de François Verdier, oubliée.

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La Complainte du Partisan, chanson écrite par Anna Marly et Emmanuel d’Astier de la Vigerie à Londres en 1943.

Les Allemands étaient chez moi

On m´a dit « Résigne-toi »

Mais je n´ai pas pu

Et j´ai repris mon arme

Personne ne m´a demandé

D´où je viens et où je vais

Vous qui le savez

Effacez mon passage

J´ai changé cent fois de nom

J´ai perdu femme et enfants

Mais j´ai tant d´amis

Et j´ai la France entière

Un vieil homme dans un grenier

Pour la nuit nous a cachés

Les Allemands l´ont pris

Il est mort sans surprise

Hier encore, nous étions trois

Il ne reste plus que moi

Et je tourne en rond

Dans la prison des frontières

Le vent souffle sur les tombes

La liberté reviendra

On nous oubliera

Nous rentrerons dans l´ombre

P1120076Les élèves de troisième du collège du Bois de la Barthe de Pibrac et leur professeur de musique ont interprété cette chanson, présente dans les mémoires par l’nterprétations de Léonard Cohen. Extrait (vidéo réalisée par Pierre Lasry)

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Que François Verdier, qui mourut pour que vive la France, soit fier du pays pour lequel il a tout donné.

Pascal Mailhos

Discours de Pascal Mailhos, préfet de la Haute-Garonne et de la région Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées

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Cérémonie d’hommage à François Verdier, dit « Forain » – 31 janvier 2016

Il y a soixante-douze ans, presque jour pour jour, par un froid matin de janvier 1944, un corps est découvert dans cette forêt de Bouconne. Il n’a plus de tête : les Allemands ont placé une grenade dans la bouche du prisonnier qu’ils venaient d’abattre d’une balle dans le ventre.

Terrible symbole ! Car c’est bien la tête de la Résistance dans le Sud-Ouest de la France que les Allemands viennent de faire disparaître. Ce cadavre méconnaissable, c’est celui de l’industriel François Verdier, dit « Forain », chef des mouvements unis de la Résistance à Toulouse, héros et martyr de la libération de la France.

Sept décennies plus tard, nous continuons à nous réunir chaque année dans cette forêt pour faire revivre cette figure, ce visage que les nazis avaient voulu effacer à jamais.

C’est pour moi un honneur tout particulier de lui rendre aujourd’hui hommage. En effet, le général de Gaulle avait prévu que François Verdier, à la Libération, devienne à Toulouse le Commissaire de la République. Dans l’une des salles de la préfecture, il y a une galerie de portraits : on y voit une photographie de chaque préfet depuis la Libération. Je ne peux m’empêcher de penser que celle de François Verdier aurait pu ouvrir cette galerie.

En rétablissant la République, il aurait achevé au grand jour le travail commencé dans l’ombre, dès les premiers temps de l’occupation, pour libérer la patrie et y restaurer les valeurs républicaines bafouées.

Je ne doute pas qu’il aurait déployé dans la paix les mêmes éminentes qualités qu’il mit au service du combat contre l’occupant nazi : le courage, la droiture, l’énergie, la détermination, le sens de l’intérêt général et l’obsession de l’unité.

Car Verdier, organisateur hors pair, tout à la fois chef et médiateur, fut avant tout l’homme de l’unification de la Résistance dans le Sud-Ouest – un récent ouvrage le présente à juste titre comme le Jean Moulin de notre région – Résistance qui n’était alors, pour reprendre le mot de Malraux, qu’un « désordre de courages ».

Nous oublions souvent la méfiance, le ressentiment, et même parfois la haine que se vouaient les différents mouvement de Résistance, séparés qu’ils étaient par les ambitions personnelles ou les convictions politiques. Nous oublions le travail acharné qu’il fallut pour réunir des hommes et des factions si dissemblables.

J’ai célébré plus d’une fois, en Bretagne, la haute et claire figure d’Honoré d’Estienne d’Orves, l’un des premiers héros de la Résistance, officier de marine royaliste et catholique, marqué par les idées de l’Action française. François Verdier, lui, était un industriel, républicain et franc-maçon.

Mais quelle importance ont ces distinctions ? Comme le dit Aragon, « celui qui croyait au ciel / celui qui n’y croyait pas / tous deux adoraient la belle / prisonnière des soldats / fou qui songe à ses querelles / au cœur du commun combat / tous les deux étaient fidèles / des lèvres du cœur, des bras ».

Cette fidélité à la France, par-delà les convictions philosophiques ou politiques, qu’avait Verdier, engagé volontaire à dix-huit ans lors de la première guerre mondiale, le met au rang des héros de la Résistance dont elle est le commun dénominateur. Comme le disait Pierre Brossolette, évoquant les martyrs qu’il devait lui-même rejoindre, « ce qu’ils étaient hier, ils ne se le demandent point l’un à l’autre. Sous la Croix de Lorraine, le socialiste d’hier ne demande pas au camarade qui tombe s’il était hier Croix-de-Feu. Dans l’argile fraternelle du terroir, d’Estiennes d’Orves et Péri ne se demandent point si l’un était hier royaliste et l’autre communiste. Compagnons de la même Libération, le père Savey ne demande pas au lieutenant Dreyfus quel Dieu ont invoqué ses pères. Des houles de l’Arctique à celles du désert, des ossuaires de France aux cimetières des sables, la seule foi qu’ils confessent, c’est leur foi dans la France écartelée mais unanime ».

Mais cette foi ardente au nom de laquelle des hommes comme Verdier accordaient peu d’importance aux divergences politiques, tant que la patrie était sous le joug d’un occupant barbare, n’était hélas pas unanimement partagée. Dans les moments les plus difficiles, alors que les tensions entre les différentes factions devenaient si fortes que sa tâche lui semblait impossible, Verdier lui-même explosait, criant : « La Résistance est un repaire d’incapables… Les hommes sont admirables, mais quels exploiteurs autour d’elle ! Il faut créer un mouvement propre, indépendant, nouveau. »

Ce mouvement, il ne put le voir vivre : victime d’une trahison, il fut arrêté à l’hiver 1943 par les nazis. Et c’est ici que le trait le plus marquant de sa personnalité, celui que j’ai cité en premier parce qu’il les fonde tous – le courage – se révéla pleinement.

Nous ne pouvons pas savoir ce que fut son calvaire. Comme l’a dit un résistant hollandais torturé, « celui qui voudrait faire comprendre à autrui ce que fut sa souffrance physique en serait réduit à la lui infliger et à se changer lui-même en tortionnaire ». Tout juste pouvons-nous essayer d’imaginer.

Comme l’a rappelé Pierre Vidal-Naquet, « personne n’a le droit de jeter la pierre à ceux qui ont parlé, mais Verdier ne parla pas. Eût-il parlé que c’était toute la direction Résistance civile qui risquait de tomber aux mains de l’ennemi. Mais Forain ne parla pas ».

Comme Jean Moulin dont il est le digne compagnon, Verdier a tenu bon. Il a subi son martyre jusqu’au sacrifice final sans trahir un seul des secrets qui eussent irrémédiablement condamné la résistance toulousaine.

Quelle force peut pousser un homme à endurer stoïquement la souffrance et la mort ? Pourquoi et comment un homme devient-il un héros ?

Avec la distance des années, les grandes figures de la Résistance nous apparaissent comme des figures monumentales et granitiques, des êtres hors du commun, presque des surhommes.

Pourtant, Verdier, qui n’était ni un militaire, ni un aventurier, ni une tête brûlée, avait plutôt le profil de ces « pères tranquilles » dont on sait le rôle qu’ils jouèrent dans la Résistance. C’était un homme simple. « Ces gens simples », écrivait Bertold Brecht, « qui le sont si peu ». Écoutons Pierre Brossolette parler : « À côté de vous, parmi vous sans que vous le sachiez toujours, luttent et meurent des hommes – mes frères d’armes -, les hommes du combat souterrain pour la Libération. Ces hommes, fusillés, arrêtés, torturés, chassés toujours de leur foyer, coupés souvent de leurs familles, combattants d’autant plus émouvants qu’ils n’ont point d’uniformes ni d’étendards, régiment sans drapeau dont les sacrifices et les batailles ne s’inscriront point en lettres d’or dans le frémissement de la soie mais seulement dans la mémoire fraternelle et déchirée de ceux qui survivront ; saluez-les. La gloire est comme ces navires où l’on ne meurt pas seulement à ciel ouvert mais aussi dans l’obscurité pathétique des cales. C’est ainsi que luttent et que meurent les hommes du combat souterrain de la France. Saluez-les, Français ! Ce sont les soutiers de la gloire ».

Pour comprendre la force qui a pu élever cet homme à une telle grandeur, il nous faut revenir au fil conducteur de tous les engagements de François Verdier – pour la cité, pour la cause des femmes, dont il fut un précurseur, pour la république espagnole, pour la Libération enfin : un goût passionné des autres, qui le rendait prodigue de tout, et d’abord de lui-même.

Pour citer à nouveau André Malraux, « le sentiment profond, organique, millénaire, sans lequel la Résistance n’eut jamais existé et qui nous réunit aujourd’hui, c’est peut-être simplement l’accent invisible de la fraternité ».

Le plus bel hommage que nous puissions rendre à François Verdier et à ses compagnons héroïques, célèbres ou anonymes, c’est de faire vivre ici et maintenant cette fraternité. Comme l’affirmait Honoré d’Estiennes d’Orves dans sa dernière lettre à ses enfants, « N’ayez à cause de moi de haine pour personne, chacun a fait son devoir pour sa propre patrie. Apprenez au contraire à connaître et à comprendre mieux le caractère des peuples voisins de la France » .

Sachons porter cet élan aujourd’hui. Sachons nous montrer unis, malgré les crises, malgré la tentation du repli sur soi. Sachons nous montrer grands face à l’adversité. Sachons ensemble sauvegarder et transmettre l’héritage et les valeurs des générations qui nous ont précédés, pour construire ensemble un avenir digne de notre vieille nation.

Que François Verdier, qui mourut pour que vive la France, soit fier du pays pour lequel il a tout donné.

Vive la République !

Vive la France !

Pascal Mailhos

Préfet de la Haute-Garonne

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Dans la presse:

Actu-Côté Toulouse

La Dépêche du Midi

France Bleu

Cérémonie en hommage à François Verdier

Cérémonie 1946
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Hommage annuel à François Verdier en forêt de Bouconne, devant le Mémorial construit sur les lieux de son assassinat.

Le nom de François Verdier est étroitement lié à l’histoire de Toulouse. Résistant de la première heure, celui qui sera surnommé « Forain » est nommé par le Général de Gaulle, en 1943, chef des Mouvements Unis de Résistance en Midi-Pyrénées et désigné Commissaire de la République.

Cérémonie 1961

Le Mémorial a été construit à l’endroit même où le corps de François Verdier a été retrouvé le 27 janvier 1944. Une cérémonie est organisée à cet endroit depuis janvier 1945.

«Il est important de garder en mémoire les motivations de ceux qui se sont battus pour que notre pays ressemble à ce qu’il est aujourd’hui, et c’est pour le préserver que nous devons poursuivre la lutte contre l’intolérance, le racisme et toute forme de discrimination. » Alain Verdier, Président du Mémorial François Verdier Forain Libération-Sud

En savoir plus:

Histoire du mémorial

Revue de presse du Mémorial