Cérémonie du 2 février 2020

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la Résistance, au-delà des événements et des hommes et des femmes qui l’ont faite et qui l’ont parfois payé très cher, est porteuse de sens, d’un sens qui n’a rien perdu de son actualité.(…) On considérera peut-être que je sors là de mon rôle d’historien, mais on ne peut faire l’histoire de la Résistance, sans avoir une certaine idée de ce qu’est la République et de ce qu’est être citoyen dans notre République. 

Jean-Marie Guillon, historien de la Résistance

 

 

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Transmission du drapeau du Mémorial François Verdier Forain – Libération sud à un élève du lycée Françoise

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Discours du Président du Mémorial, Alain Verdier

Germaine Tillon écrivait :« On ne prépare pas l’avenir sans éclaircir le passé »

80 ans après l’appel du Gal De Gaulle, 30 ans après la chute du mur de Berlin, L’Europe se divise, se replie sur ses frontières.

Dans une ambiance, de guerre économique, d’urgence écologique, de dérèglement climatique, de pollutions de séparation Brexit oblige.

En perte de repères, en perte de valeurs, de sens moral, d’engagement, de courage

Les acquis sociaux de la Résistance, sont remis en cause,

Le programme social du CNR méthodiquement détricoté… constituant, un recul historique qui tend à priver de son sens véritable le combat du peuple français pour sa libération.

Notre société voit ressurgir au quotidien la xénophobie, l’antisémitisme, le racisme, le terrorisme, l’ignorance et le mensonge.

J’ai honte quand j’entends, et que l’on me confirme que ; 25% des étudiants n’auraient jamais entendu parler de la Shoah…

L’individualisme, la frilosité, l’autocensure, l’indifférence de chacun, laissent la place à l’ignorance à la médiocrité, au négationnisme de l’histoire.

Remettent en cause toutes nos assurances idéologiques, nos valeurs de Liberté de justice, d’ égalité, de solidarité,

.La République est en danger. Quand la démocratie devient un mot vide de sens

Ici est un lieu de mémoire….

A l’emplacement de cette stèle,  le 27 janvier 1944  fut retrouvé le corps supplicié de « Forain ». François Verdier. Franc-Maçon, Membre de la Ligue des droits de l’homme, juge au tribunal de commerce de Toulouse, citoyen fortement engagé dans la vie républicaine,

Refusant de se laisser porter par les événements, animé d’un idéal de justice , de fortes convictions d’homme libre , courageux , il n’hésite pas dès le début des événements à s’engager,  en connaissance de cause , dans la lutte clandestine… Il entre en Résistance.

Depuis quatre ans, Hitler a  précipité, le monde dans la guerre,

Quatre années de dictature, de privations, de contraintes, d’injustices, de soumission à la haine fasciste.

Rassemblés autour d’un nom devenu symbole régional de la Résistance, Forain François Verdier  nous rendons ici hommage à chacune de ces femmes, à chacun de ces hommes, qui comme « Forain », au prix de terribles sacrifices, de souffrances, trop souvent au prix de leurs vies, avec courage se sont engagés dans un combat pour que nous puissions dans un monde juste, vivre libre.

Rendre hommage à la résistance. Ce n’est pas saluer des morts, fleurir des stèles, c’est garder en mémoire leurs enseignements, c’est ne pas oublier les exemples qu’ils nous ont donnés.

Au-delà des luttes stériles, des partis, des égoïsmes, des obstinations partisanes, corporatives la Résistance nous laisse son esprit, sa force morale et fraternelle.

Au volontariat que fut celui des résistants, doit succéder un nouveau volontariat au service des valeurs de la Résistance.

Pour que le monde nouveau qui se prépare,  conserve ces droits, ces valeurs morales de liberté de justice et de solidarité, Il nous faut agir pour les défendre.

Il  faut la participation de chacun à la conduite des affaires du pays, de notre région, de notre commune,

Agir,, Défendre la  Liberté , la démocratie, les droits de l’Homme.

c’est exercer notre droit de citoyen, notre premier devoir, utiliser notre bulletin de vote.

Soyons digne de cette mémoire.

Je vais  laisser la parole à Madame Arestier  proviseure du lycée Françoise de Tournefeuille et à ses élèves,

Bien sur, hommage à Marie Louise Dissard cette femme exceptionnelle qui dirigea le plus important réseau d’évasion de la région dont Elérika Leroy a retrouvé la trace dans un agenda  de  François Verdier associé à une adresse sur les chemins de la Liberté. Mais aussi pour les membres du Mémorial, une pensée pour un de nos membres,  ami disparu, François Dumas qui avait été précédemment   proviseur de ce lycée membre de la Ligue des Droits de l’Homme

ensuite nous entendrons l’allocution de. Monsieur Jean-Marie Guillon professeur émérite d’histoire contemporaine à l’université d’Aix en Provence

Alain Verdier

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Participation du lycée Françoise Marie-Louise Dissard

Le Mémorial a souhaité rendre un hommage particulier à cette grande dame de la Résistance

Discours de Mme Arestier, proviseure du lycée Françoise

 

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Allocution de Jean-Marie Guillon, Historien de la Résistance,professeur émérite de l’université d’Aix Marseille

 

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Toulouse, Hommage François Verdier

Mesdames, Messieurs, Chers amis de la Résistance

Il va sans dire que je suis très honoré par l’invitation de l’Association du Mémorial François Verdier. Il n’est pas courant que l’on invite un historien dans une telle cérémonie. Je ne suis pas le premier historien que vous avez invité à s’exprimer à cette tribune. En 1988, Pierre Vidal-Naquet était intervenu ici le 31 janvier 1988 en ne cachant pas son embarras, mais reconnaissant qu’« il fallait bien qu’un jour ce moment arrive » où « l’histoire pour entretenir la mémoire (devait) suppléer la mémoire ». Déjà, il avait souligné que son invitation marquait un moment mémoriel important, celui où les acteurs passaient le relais à d’autres, qui n’avaient participé à leur combat, mais à qui ils confiaient son souvenir, en particulier aux historiens. Ce moment était en 1988 à son début. Il est en train de s’achever aujourd’hui.

Cette transmission n’était pas sans susciter les inquiétudes des résistants. Ils nourrissaient parfois une certaine méfiance à l’égard d’historiens qui, n’ayant pas connu les événements, risquaient à leurs yeux de les déformer, de ne pas les comprendre et d’oublier le prix du sang qu’ils avaient coûté. C’est ce qu’exprimait déjà pour eux Lucien Febvre, grand historien et grand témoin, en introduisant en 1954 un ouvrage (Les idées politiques et sociales de la Résistance) que cosignaient un ancien résistant, Henri Michel, l’inlassable animateur du Comité d’histoire de la 2e Guerre mondiale, et un ancien de la France libre, Boris Mirkine-Guetzévitch. Lucien Febvre se félicitait que l’histoire de la Résistance soit écrite par d’anciens résistants, il les enjoignait même à produire leur propre histoire avant qu’il ne soit trop tard, car « contresignée par des milliers de sacrifices » dont seuls, à ses yeux, ils pouvaient rendre compte. De ce fait, dans le monde de la recherche, l’histoire de la Résistance est restée à part et en marge.

J’appartiens à une génération d’historiens qui, soit étaient trop jeunes pour avoir pu participer aux événements, soit sont nés juste après la guerre, ce qui est mon cas. Nous avons été nourris par des récits de résistants, ayant bien souvent un proche qui en était, mais nous sommes situés sur le plan de l’histoire avant ne nous situer sur celui de la mémoire, quel que fut l’attachement que nous avions à l’égard de la Résistance. Lorsque nous avons commencé nos recherches, nous avons essayé d’imposer l’histoire de la Résistance dans l’univers de la science historique comme un histoire aussi rigoureuse que les autres, obéissant aux même méthodes, alors que trop souvent le monde académique se méfiait, à tort, d’une histoire à ses yeux trop « chaude », trop commémorative, trop « officielle », prenant trop peu de distance à l’égard des enjeux mémoriels. Mais nous nous sommes vite heurtés à un autre obstacle qui s’est présenté à partir des années 70, celui d’une vulgate qui relativisait la place de la Résistance, faisait de la France de Vichy l’alpha et l’omega de la période, négligeant la place des occupants, voulant à tout prix que la France ait été dans son ensemble veule, lâche, attentiste, à l’exception d’une infime minorité héroïque, puis voulant faire oublier ses turpitudes en se dédouanant à bon compte à la Libération en adhérant au récit flatteur que les résistants, le général De Gaulle en tête, auraient proposé. Cette interprétation, bien que fallacieuse, prévaut encore largement, en particulier dans les médias. De ce fait, les travaux que nous pouvions mener et qui attestaient d’une réalité assez différente, en tout cas bien plus complexe, ont trouvé peu d’échos. Nous étions en quelque sorte disqualifiés car, en allant à contre-courant de l’air du temps, nous étions considérés comme des tenants du « résistancialisme », entendu comme un légendaire, une fabrication a posteriori pour éviter de faire face aux compromissions d’une France dont il ne fallait surtout pas avoir l’air de dire qu’elle n’était pas si indigne que ce que l’on prétendait. C’est pour lutter contre ce qui nous paraissait un travestissement de la réalité qu’avec le regretté Pierre Laborie, nous avons tenté à travers, en particulier, une série de colloques, commencée à Toulouse en 1993, de contrebalancer ce courant, contestable sur le plan historique et délétère d’un point de vue civique. Le combat que nous menions était à la fois pour établir ce que nous concevions comme la vérité de la période, qui méritait mieux que ces raccourcis trompeurs, et pour pleinement instituer l’histoire de la Résistance dans le champ de la recherche universitaire. Nous pensions avec Pierre Laborie que c’était en fondant rigoureusement cette histoire dans la complexité du réel, dans la diversité du phénomène Résistance entendu comme un mouvement social exceptionnel dans l’histoire de notre pays, dans cette évolution qui avait conduit une poignée d’hommes et de femmes à être reconnue comme légitime par l’essentiel de la population et qui avait poussé un grande partie d’entre elle, peu à peu, à son niveau, à la rejoindre. En refusant le mythe héroïque et l’image d’Épinal, tout comme la disqualification ou, pour le moins, la sous-estimation de ce qu’avait été la Résistance, en dénonçant la légende noire entretenue depuis la Libération par les nostalgiques de Vichy, qui n’ont cessé de la contester en utilisant contre elle l’épuration, nous pensions que la restituer dans son épaisseur sociale était aussi le meilleur moyen d’assurer la pérennité de sa mémoire. Nous avions la conviction qu’en faisant de la bonne histoire, on servait mieux la transmission de ce qu’avait été la Résistance qu’en construisant des légendes. Il s’agissait aussi pour nous de remettre la Résistance à hauteur d’homme, qu’elle avait été aussi l’œuvre de femmes et d’hommes « ordinaires », et pas seulement de sortes de supermen ou de superwomen.

J’ai le sentiment que votre invitation rend hommage à travers ma personne, au travail collectif que nous avons mené. Elle manifeste votre compréhension du travail des historiens, bien que mémoire et histoire n’aient pas les mêmes priorités. Face aux injonctions mémorielles et pour mieux répondre aux reproches que leur faisaient leurs pairs d’une histoire soumise aux aléas du présent, les historiens du contemporain ont pu forcer le trait de leurs différences. Je pense bien entendu à ce qu’écrivait Pierre Nora en introduisant sa fameuse série des Lieux de mémoirel’histoire est la reconstruction toujours problématique et incomplète de ce qui n’est plus ; la mémoire est un phénomène toujours actuel, un lien vécu au présent éternel… La mémoire installe le souvenir dans le sacré, l’histoire l’en débusque, elle prosaïse toujours »). En effet, l’histoire ne commémore pas, elle ne trie pas dans le passé entre ce qui est mémorable et ce qui ne l’est pas, elle cherche à reconstituer les événements, les parcours, les engagements dans leur réalité, souvent complexe, parfois contradictoire, souvent riche. Elle a une fonction critique, démontant les idées reçues, les légendes trop roses comme les légendes trop noires. L’histoire ne se situe pas dans le culte d’un passé glorieux, elle essaie de comprendre ce passé, de le faire comprendre, de transmettre sa compréhension du passé ; l’historien ne dira pas qui est le bon résistant ou tel autre qui le serait moins, il ne distribue pas des titres de résistance, il n’est pas un juge comme le rappelait Marc Bloch dans l’ouvrage sur le métier d’historien (Apologie sur l’Histoire ou le métier d’historien) qu’il préparait alors qu’il résistait au sein du mouvement Franc Tireur, ouvrage qu’il ne verra pas imprimé puisqu’il fut fusillé le 16 juin 1944 aux alentours de Lyon. C’est pourquoi Pierre Laborie, toujours lui, a pu qualifier l’historien de « trouble-mémoire » et c’est pourquoi il est arrivé que notre travail soit mal compris. Je me suis amusé en lisant ce que Raymond Aubrac déclarait ici le 1er février 1998 (« Je souhaite qu’un jour, sans cacher les débats sérieux qui séparaient les divers groupes, les historiens montrent comment François Verdier et ses successeurs (…) ont pu faire combattre ensemble les communistes des FTP et les officiers de carrière de l’ORA et du groupe franc Pommiès pour libérer leur région et rétablir la République »). C’est ce qu’il ne cessait de nous dire lorsque nous le rencontrions. Nous accordions trop de place à ses yeux aux divergences qui parcouraient la Résistance et pas assez à l’unité de cette même Résistance. Ces divisions, qu’ils ne niaient pas, lui paraissaient secondaires par rapport à la construction de l’unité. Pourtant, les divisions de la Résistance sont une réalité et une réalité forte, souvent dérangeante car ces divisions, qui peuvent avoir leur justification lorsqu’il s’agit des orientations du combat clandestin, peuvent relever aussi du sectarisme, des querelles de pouvoir et de personnalités, du partage de territoires ; elles ne sont pas exemptes de mesquineries, parfois de médisances, de soupçons infondés. Mais apprécier à sa juste mesure le rôle d’un François Verdier si l’on fait l’impasse sur les dissensions qui ont conduit son prédécesseur, découragé, à quitter la région ? Comment apprécier l’action des rassembleurs dont il faisait partie en minimisant les obstacles qu’ils ont dû surmonter ? Comment mesurer la force qu’il leur a fallu pour ne pas céder au découragement si l’on minimise les conflits qu’il leur fallait régler au milieu du danger ? C’est ça aussi la réalité de la Résistance, et en rendre compte, c’est lui donner son épaisseur d’humanité dans ce qu’elle a de désespérant (et que l’on peut vérifier tous les jours) et dans ce qu’elle a de grandiose, c’est souligner l’importance de ceux qui sont parvenus à les surmonter, à les dépasser, à rassembler et aller de l’avant.

On le voit, l’historien n’est pas seulement déconstructeur de mémoire, il est aussi créateur de mémoire collective, et pas seulement de mémoire « savante ». En fait, à toutes les étapes, Histoire et mémoire s’interpénètrent, se répondent, se fertilisent, se stimulent, se nourrissent l’une de l’autre. Restituer l’histoire de la Résistance sans fard ne signifie pas que l’historien se situe « en dehors, ou au-dessus », ou qu’il soit, en quelque sorte, « neutre ». Après Raymond Aron, qui, étant à Londres en 1940, était bien placé pour en juger, le philosophe Paul Ricoeur a rappelé que l’historien, être social, se trouve nécessairement dans une position de « spectateur engagé »,, d’autant plus lorsque sa recherche porte sur des événements « aux limites », dont les enjeux restent du présent. Ce qui est le cas pour l’histoire de la Résistance, et davantage que pour tout autre, n’en déplaise à ceux qu’elle dérange. Cette histoire, nous savions avec Laborie en introduisant le colloque de Toulouse auquel participait aussi de grands témoins (Jean-Pierre Vernant, Ravanel, etc.) qu’elle n’était pas n’importe quelle histoire et nous avons écrit qu’elle n’était pas et ne devait pas devenir un objet froid, qu’elle n’était pas seulement du passé. Car la Résistance, au-delà des événements et des hommes et des femmes qui l’ont faite et qui l’ont parfois payé très cher, est porteuse de sens, d’un sens qui n’a rien perdu de son actualité. Elle a refondé l’identité républicaine de la France à la Libération, ce dont témoigne toujours le préambule de notre constitution, resté identique à celui de 1946. La crise d’identité nationale dont Laborie a été l’analyste et qui a fait le lit de la défaite et du régime de Vichy, c’est la Résistance, autour du général de Gaulle et du gouvernement où toutes les tendances du combat clandestin étaient représentées, qui l’a résolue dans la Libération et le rétablissement de la République. La Résistance, en France comme à Londres, n’a pas été pourtant toute entière républicaine d’emblée. Nombre de ses pionniers partageaient les ressentiments communs contre les « politiciens », le parlementarisme, les institutions qui auraient été responsables du désastre de 1940. La Résistance a été faite par des hommes et des femmes  divers, par leurs opinions, leurs origines, leur position sociale, leur caractère, leurs croyances. Ils n’étaient pas tous comme François Verdier imprégnés de culture républicaine. C’est l’une des évolutions les plus significatives qui soient que celle qui a conduit ces résistants à comprendre que la libération du pays ne pouvait se faire sans le rétablissement de la démocratie. Tout comme ils ont été transformés, la Résistance s’est transformée. C’est ce que nous avons appelé la « républicanisation » de la Résistance, actée en 1942 par la déclaration que le général de Gaulle fait parvenir aux mouvements clandestins. Et ce besoin de République n’a cessé de s’approfondir, de réclamer sa part de liberté, de moralité et de justice sociale au fur et à mesure que le combat prenait de l’ampleur. Réaction patriotique élémentaire d’abord contre la défaite, contre l’armistice, contre l’Occupant, puis, notamment ici en zone Sud, contre la Collaboration, la Résistance est devenue lutte de libération nationale dans toutes ses dimensions, politiques et sociales.

Je ne reviendrai pas sur le parcours de François Verdier que vous connaissez, dont j’ai mesuré l’intérêt et la grandeur grâce au beau travail d’Élérika Leroy. Son engagement m’inspire cependant quelques réflexions qui valent pour la Résistance, mais pas seulement. Trois caractéristiques me semblent devoir être soulignées.

La première, c’est la continuité des engagements de l’avant-guerre à la Résistance. Franc maçonnerie, Ligue des Droits de l’homme, fermeté des convictions républicaines, patriotisme, l’engagement résistant paraît chez lui couler de source, or il n’en est rien. J’en veux pour preuve que tant d’autres appartenant au même milieu reniaient au même moment leurs convictions ou se mettaient en retrait, pour des raisons diverses dont l’influence du pacifisme n’était pas la moindre ;

La deuxième, c’est son appartenance à la maçonnerie. Nous, historiens, avons négligé dans nos travaux l’importance des maçons (pas de la maçonnerie qui fut tout aussi troublée par les événements que le reste de la société) dans la naissance et l’implantation de la Résistance. La raison tient, pour une large part à la discrétion dont les maçons résistants ont fait preuve après la Libération et, sans doute, chez eux comme chez nous, au souci de ne pas alimenter le mythe du « complot maçonnique » ;

Le troisième trait que je souhaiterais souligner, c’est l’appartenance de François Verdier à la classe moyenne, ces professions intermédiaires – professions indépendantes, cadres de la Fonction publique – qui font le lien entre le peuple et les pouvoirs, entre le local et le national, entre le « bas » et le « haut », qui ont joué un rôle fondamental dans la Résistance, dont elles ont été le plus souvent à l’initiative, dont elles ont assuré l’encadrement. Toute la sociologie de la Résistance toulousaine, comme ailleurs en France, en particulier dans les mouvements non communistes, en témoigne. Cette catégorie a joué dans la Résistance le rôle qu’elle a joué dans l’implantation de l’idée républicaine dans le peuple, dans « l’apprentissage de la République » pour reprendre la belle formule de  Maurice Agulhon, l’historien qui avait montré dans ses études sur le Var comment la République était allée « au village ». Toute l’histoire de la République est l’illustration de ce rôle charnière fondamental car, contrairement à ce que prétendent les populismes (dont l’autre nom est la démagogie), le peuple n’a pas la science infuse, il n’y a pas de peuple citoyen s’il n’est informé, éduqué, encadré, éclairé. Sans cela, il n’y a pas de peuple, mais une masse d’individus soumis à leurs impulsions, aux croyances, aux rumeurs, aux manipulations.

On a déjà fait le rapprochement entre François Verdier et Jean  Moulin. Le rapprochement ne s’impose pas seulement parce qu’ils partagent le même souci de l’unité, la même volonté de rassembler ou parce qu’ils ont fait preuve du même courage devant leurs bourreaux, ils sont issus du même milieu, ils sortent du même moule républicain. Jean Moulin est fidèle à la lignée républicaine provençale à laquelle il appartient. Il est marqué par la figure paternelle, militant et élu radical socialiste, franc maçon, fondateur à Béziers de la Ligue des Droits de l’homme. Jean Moulin est antifasciste, il s’engage en faveur de l’Espagne républicaine. Il est comme François Verdier patriote et donc l’adversaire du nationalisme, qu’il soit français ou espagnol ou qu’il serve, en Allemagne et en Italie, de terreau  au fascisme et au nazisme. Car le patriotisme n’est pas le nationalisme qui sépare, oppose, divise les hommes et les peuples. Le patriotisme français ne dissocie pas la Patrie de la République, le territoire, la Nation et les principes qui en sont le fondement. Le patriotisme en France rassemble par delà les origines, il n’entend pas épurer le corps social. C’est, entre autres, ce qui fondamentalement différencie la Résistance et le régime de Vichy, mais aussi ce qui différencie les républicains et les autres.

On considèrera peut-être que je sors là de mon rôle d’historien, mais on ne peut faire l’histoire de la Résistance, sans avoir une certaine idée de ce qu’est la République et de ce qu’est être citoyen dans notre République.

Jean-Marie Guillon

Professeur des universités émérite, Université d’Aix-Marseille

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Le piège de la Gestapo contre la Résistance régionale : l’opération de minuit

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Dans la nuit du lundi 13 décembre 1943, la plus grande opération de répression est déclenchée contre la Résistance toulousaine et régionale. De Toulouse à Foix, de Mirande à Caussade, la Gestapo arrête tous ceux qui travaillent pour les Mouvements Unis de Résistance. C’est un coup de filet préparé depuis des semaines par la police allemande qui bien renseignée, grâce à des agents infiltrés et la trahison de quelques-uns, parvient à faire tomber tout l’état-major de la Résistance.

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L’action de représailles de la 35ème Brigade FTP-MOI pour venger la mort de Marcel Langer

A l’automne 1943, la Résistance toulousaine a accentué ses actions notamment par deux opérations d’envergure nationale :Les exécutions de l’intendant de police Barthelet par le réseau Morhange et de l’avocat général Lespinasse par la 35ème Brigade FTP-MOI Marcel Langer. La répression allemande s’est indiscutablement accentuée. L’acharnement des nazis sur les quelques résistants capturés est effrayant. Le martyr de Lucien Béret, résistant des PTT, mort sous la torture en est l’exemple probant.

UNE OPÉRATION MINUTIEUSEMENT PRÉPARÉE PAR LES ALLEMANDS

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SS-Sturmbannführer Suhr « décrit comme le type même du nazi fanatique et sanguinaire, étranger à tout sentiment humain » (Jean Estèbe)

Côté allemand, les services du KDS (Komandando der Sicherheitspolizei – commandement de la police de sûreté) toulousain sont partiellement désorganisés à la suite du changement du responsable régional. Le lieutenant-colonel Rudolf Bilfinger, chef régional du SD (SicherheitsDienst), en poste à Toulouse depuis juin 1943 est muté à Nice en décembre 1943. La période où Bilfinger a commandé est marquée par une forte reprise des déportations de Juifs. Il est remplacé par le Lieutenant-colonel Suhr, , en lien avec Karl-Heinz Muller, chef de la section IV du KDS, c’est-à-dire des services dits de la Gestapo, concentre son activité sur la traque de la Résistance.

Une opération visant les mouvements de Résistance est minutieusement préparée par les services allemands de Paris et de Montpellier. L’intervention de la Gestapo parisienne, et en particulier de leurs auxiliaires français, est avérée.

Les informations reçues par Morhange ont confirmé que les services allemands parisiens préparaient une action contre les officiers et mouvements de la Résistance. Des tentatives de noyautage étaient menées contre les groupes francs des MUR depuis Paris.

LA TRAHISON

Une autre piste paraît expliquer davantage comment les Allemands ont pu monter cette gigantesque opération contre les Mouvements Unis de Résistance. Comme parfois, dans les affaires importantes menées par la Gestapo, il semble que la dénonciation soit venue de l’intérieur. Ainsi, la trahison d’un des responsables de la Résistance aurait précipité la chute de François Verdier et le démantèlement des MUR.

Le capitaine Albert C. dit « Garonne » ou « Commenge » était le responsable régional du renseignement au sein des MUR. Le capitaine C. a pendant des mois travaillé résolument et consciencieusement pour la Résistance. Mais face aux manques de moyens financiers et matériels, il semble qu’il se soit laissé manipuler puis convaincre par un agent des Allemands, qui avait infiltré les MUR en se faisant passer pour un agent des services de renseignements britanniques. Le résistant lui aurait livré au fil des semaines tous les noms des responsables qu’il connaissait. (archives du réseau Morhange, fonds Daniel Latapie conservé aux archives départementales de Haute-Garonne, fonds Claude Delpla conservé aux archives départementales d’Ariège)

LA NUIT DU 13 AU 14 DÉCEMBRE 1943 A TOULOUSE

La Gestapo, dont les effectifs sont réduits, malgré le renfort d’auxiliaires français, fait appel pour cette opération d’envergure aux unités SS, aux Stosstruppen et à la Feldgendarmerie.

A Toulouse, c’est par petits groupes que les policiers et militaires allemands se répandent dans la ville dans la soirée de ce lundi 13 décembre 1944.

Villa FrancillonFrançois Verdier est l’un des premiers à être arrêté. Il est comme à l’accoutumée derrière son grand bureau en bois massif, sûrement une cigarette à la bouche et travaillant avec Jeanne. Il prépare son déplacement à Paris pour la réunion du 15 décembre. Le billet de train est déjà dans sa poche. Il dicte les dernières consignes quand vers 23 heures, des coups sont donnés à la porte. Vu l’heure tardive, Jeanne s’empresse d’avaler quelques papiers compromettants. L’équipe de la Gestapo est dirigée par l’Untersturmfuhrer Otto, chef de la section spécialement dédiée à la traque des résistants. Les Allemands posent des scellés dans toute la maison et condamnent l’entrée du bureau de François. Il n’ y pas de cri ni de geste de violence. Leur fille Françoise à l’étage n’est pas inquiétée ni même réveillée. François veut monter embrasser sa fille mais l’officier allemand refuse. Il est immédiatement arrêté et emmené dans la traction qui le conduit rue Maignac, au siège de la Gestapo. Les témoignages le décrivent confiant, tentant de convaincre qu’il s’agit d’une erreur et que tout va rentrer dans l’ordre. Jeanne n’est pas arrêtée. Elle reste seule avec Françoise qui dort à l’étage.

Dans le reste de la ville, des opérations similaires sont menées. La Gestapo frappe à la porte de nombreux appartements et maisons de résistants. Par chance, parfois, certains sont absents, ont déménagé à temps et échappent à l’arrestation. D’autres, comme Maurice Espitalier choisissent de tenter d’échapper à la Gestapo.

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Maurice Espitalier, policier du réseau Morhange

Vers deux heures du matin, le 14 décembre, la police allemande frappe bruyamment à la porte de l’immeuble d’Espitalier. Il était alors en train de préparer des rapports pour les Renseignements Généraux avec des copies pour la services de Vichy et pour la Résistance. Il sait immédiatement qu’il est « grillé ». Sa femme et son fils sont présents dans l’appartement. Il fait patienter les Allemands autant que possible, arguant que ce n’est pas une heure pour réveiller les braves gens. Il a juste le temps de saisir ses chaussures et celles de son fils, prendre une sacoche avec les papiers compromettants et de s’échapper par la fenêtre. Maurice Espitalier et son fils atterrissent dans un jardin. Il pleut à verse cette nuit-là, la visibilité est médiocre. Quand soudain, ils sont repérés par un soldat allemand qui pense avoir affaire à des habitants curieux venus regarder ce qui se passe. Il faut dire que, selon Maurice Espitalier, les Allemands sont venus en force et ont bouclé tout le quartier. Le soldat leur ordonne en hurlant de rentrer chez eux. Profitant de cette erreur du soldat allemand, Espitalier et son fils Freddy, 16 ans, aperçoivent une porte ouverte et trouvent refuge dans un grenier où ils patientent toute la nuit. Une fois les Allemands partis, Espitalier parvient à rejoindre le repaire du réseau Morhange.

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Juliette Espitalier

Juliette Espitalier est arrêtée et conduite rue Maignac puis à la prison Saint-Michel. Elle est interrogée puis relâchée. Rentrée chez elle, le moindre de ses gestes est surveillé, elle est suivie par un agent allemand pendant quelques jours. Finalement, elle est de nouveau arrêtée et emprisonnée à Saint-Michel pendant plusieurs mois. Elle est ensuite transférée à la caserne Caffarelli pendant quelques semaines avant d’être déportée à Ravensbrück en juillet 1944. Juliette Espitalier est libérée du camp de Ravensbrück le 23 avril 1945 par la Croix-Rouge suisse.

Yvonne CURVALE

Yvonne-Lucienne Curvale

Nombre de camarades de la première heure de François Verdier sont arrêtés cette nuit-là. Ainsi, dans le centre de Toulouse, rue de Strasbourg (actuelle rue de Queven), les Allemands se présentent à la porte de l’appartement de la famille Curvale. Albert Curvale a juste le temps de sauter par la fenêtre et de s’enfuir par les jardins. Yvonne reste seule pour les affronter, ses trois enfants dans l’appartement. Elle est interrogée et frappée, puis conduite rue Maignac puis comme les autres à la prison Saint-Michel. Albert Curvale disparu (il rejoint le maquis de Cazères) les enfants restent seuls. La fille aînée, âgée de 20 ans, est surveillée quelques temps par la police allemande puis se retrouve seule à élever son frère de 9 ans et sa sœur de 3 ans.

De nombreuses femmes de résistants sont arrêtées cette nuit là, quand leur époux ont échappé aux Allemands. Ainsi Yvonne l’épouse de Jean Bartoli, chef régional adjoint des MUR est arrêtée en l’absence de son mari, ainsi qu’Andrée Laigneau, agent du réseau Françoise et femme du chef du Groupe franc de Jean Laigneau « Cambronne ». Toutes deux sont déportées fin janvier 1944 au camp de Ravensbrück dont elle sont revenues en mai 1945.

D’autres résistants, tous membres des MUR, comme Achille Teste (chef régional adjoint de Libération Sud) ou Jean Germain Petit (membre de Combat et chargé des maquis au sein des MUR) sont arrêtés à Toulouse également. Après un passage rue Maignac, ils sont enfermés à la prison Saint-Michel puis longuement torturés par la Gestapo. Achille Teste et Jean Germain Petit sont déportés en janvier 1944 aux camps de Buchenwald et de Neuengamme. Ils sont revenus de déportation en mai 1945.

D’autres réseaux de résistance sont frappés également. Jean Delsol, résistant du réseau Françoise, son épouse et son fils sont arrêtés. Les hommes sont déportés au camp de Buchenwald et Françoise Delsol est envoyée à Ravensbrück. La femme et le fils de Jean Delsol n’ont pas survécu.

Au total, vingt-six résistants son ainsi arrêtés à Toulouse.

 

ARRESTATIONS DANS LA RÉGION

Gabriel Gesse

Gabriel Gesse, responsable des évasions dans le sud de la Haute-Garonne

Les arrestations de cette nuit du 13 décembre se font également dans toute la région. Dans le secteur de Saint-Gaudens, c’est là aussi l’un des principaux responsables des MUR qui est arrêté. Le Capitaine Gabriel Gesse dit « Blanchard », militaire en retraite, était responsable des MUR dans le Comminges et surtout d’une filière d’évasion très efficace. Il est arrêté chez lui. Surpris, il a juste le temps de faire disparaître quelques papiers compromettants et de tenter de prendre la fuite par les toits. Mais il est intercepté par les Allemands. Gravement blessé à la jambe, il est conduit à l’hôpital de Saint-Gaudens. Avec la complicité de médecins de l’hôpital, un commando de l’Armée secrète dirigé par le commandant Marty le fait s’évader de l’hôpital dès le 15 décembre. Furieux les Allemands, arrêtent le frère de Gabriel Gesse et le torturent jusqu’à ce que mort s’en suive. Une fois guéri, le capitaine Gesse rejoint le maquis d’Aspet.

 

CROS IRENEE

Irénée Cros

En Ariège, l’ingénieur Irénée Cros dit « Calmette » est surpris chez lui à Foix en pleine nuit. Responsable départemental des MUR pour l’Ariège, Irénée Cros était plongé dans ses papiers et travaillait au remplacement des hauts fonctionnaires de Vichy à la Libération. Alerté par les bruits des soldats devant sa porte, il se précipite vers sa cheminée pour brûler les papiers compromettants. Les Allemands enfoncent sa porte et sont furieux de constater qu’ils arrivent trop tard. Irénée Cros est abattu d’une balle dans la nuque.

Dans le reste du département, la traque des résistants se poursuit le lendemain, et d’autres résistants sont arrêtés. Ainsi, l’adjoint d’Irénée Cros, Jules Amouroux est arrêté dans la journée du 14 ainsi que les responsables des groupes francs de l’Ariège, Ernest Gouazé et David Lautier.

Dans le Gers, du côté de Mirande, les Allemands surprennent pendant la nuit un camp de résistants, formé de réfractaires au STO de la région et d’anciens membres du 2e Régiment de Dragons, dissous en novembre 1942. Le maquis de l’ORA, dirigé par le capitaine Miler du Corps franc Pommiès était installé au château de Cours à Ponsampère et camouflé dans un chantier forestier. Certains résistants parviennent à échapper à l’attaque allemande, mais la Gestapo parvient à capturer seize jeunes maquisards. Un peu plus tard, deux sous-officiers sont interpellés à Mirande tandis que le capitaine Milet prévenu à temps, a pu s’échapper. Les Allemands conduisent les dix-huit résistants à la prison Saint-Michel. Tous furent déportés fin janvier 1944 et huit d’entre eux meurent en déportation.

Pierre CABARROQUES

Pierre Cabarroques dit « Camille » est parvenu à s’évader après son arrestation.

A Caussade dans le Tarn et Garonne, ce sont Jeanne et Pierre Cabarroques, le docteur Olive dit  «Oscar» et Jacques Ancelet dit  «Aragon», responsables de l’action militaire au sein des MUR et de  l’Armée secrète qui sont arrêtés et conduits à la prison Saint-Michel.


L’ampleur de « l’opération de Minuit » est sans commune mesure avec tout ce que la Résistance de la région toulousaine a connu auparavant. Elle est le point de départ d’une répression qui ne va avoir de cesse de s’amplifier contre les résistants.


Texte: Elérika Leroy

Ciné-débat: l’engagement dans la Résistance

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Projection du film documentaire de Jacques Capdecomme « La vie sera belle »
Dominique fils d’une modeste famille Corse arrive de Marseille pendant l’été 1940. Il sera arrêté par la Gestapo le 12 Août
1944, sept jours avant la libération de Toulouse, où il avait rejoint les rangs de la résistance. Soixante-dix ans après, la
rencontre, à Toulouse et dans sa région, avec quelques-uns des résistants qui survécurent à la barbarie nazie, donne toute
sa mesure au sacrifice de leurs frères de combat disparus. Parmi eux,Serge Ravanel, Damira Titonel, Roger Mazelier répondent sur les motivations de l’engagement.

Cette soirée sera suivie d’un débat animé par André Magne, secrétaire de l’amicale de la 35ème brigade FTP-MOI et Jacques Capdecomme, réalisateur du film.

 

Marie-Louise DISSARD, Françoise

Marie-Louise Dissard dite "Françoise"
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« Détournez-vous des basses matérialités.

En vous exaltez le Beau, le Grand, le Vrai.

Chérissez ces biens les plus précieux,

La Liberté, le terroir, la patrie, et l’Humanité même… »

Marie-Louise DISSARD

1881-1957

Au cœur de l’action, Marie-Louise Dissard était l’un des maillons essentiels pour la Résistance et les actions d’évasions. A la tête du réseau Françoise, elle a travaillé aux côtés de nombreuses organisations de Résistance locales et britanniques. L’action de son réseau de passeurs et de filières d’évasion couvrait tout le Sud-Ouest et au-delà.

 

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Marie Louise Dissard voit le jour le 5 novembre 1881, dans une petite maison du vieux Cahors, rue de la Liberté.

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Sa mère, Hélène est modéliste et son père, Guillaume, professeur. Sa mère tient un magasin de mode à Cahors, toutes les élégantes de Lomagne et de Quercy se viennent s’habiller chez elle. Fortune faite, la famille s’éloigne de la ville pour s’installer en Quercy dans une propriété appelée « Terre-Rouge ». Marie-Louise, adolescente insoumise, développe dans l’ennui de la campagne lotoise une imagination débordante et un sens de la provocation accentué.

Jean, son frère cadet s’apprête à entrer dans les ordres. Il est envoyé chez les Jésuites, pour la plus grande joie de ses parents. Marie-Louise, quant à elle, poursuit une scolarité sans éclat mais en manifestant un don certain pour les arts (dessin, peinture, sculpture et couture).

 

Une femme en avance sur son temps

Cependant, Marie-Louise refuse les conventions de son époque et accentue son côté « garçon manqué » pour provoquer ses parents. A 21 ans, elle décide de chercher un emploi et devient maîtresse d’internat à Carcassonne. Elle revient encore de temps à autres chez ses parents, puis de moins en moins.

Marie-Louise trouve un poste à Toulouse et exerce dans les lycées de filles quelques années. En des temps où l’émancipation des femmes ne se fait quasiment que par le mariage, elle insuffle sa soif de liberté et d’indépendance aux jeunes femmes et transforme leur quotidien par sa joie de vivre et sa disponibilité. Après quelques années de service, à 32 ans, elle change de fonction. Elle est nommée inspectrice de couture pour toutes les écoles municipales.

Mais lassée par cette fonction, elle démissionne. Elle achète une petite boutique, rue de la Pomme, qu’elle baptise « A la poupée moderne » ; un «magasin de frivolités féminines », comme on disait à l’époque. Ses talents et son imagination lui procurent rapidement de nombreuses commandes du Théâtre du Capitole. Son magasin ne désemplit pas.

Françoise et son fume-cigarette, Archives départementales de la Haute-Garonne.

Françoise et son fume-cigarette, Archives départementales de la Haute-Garonne.

 

Les jours sombres

En septembre 1939, Marie-Louise Dissard voit son compagnon partir à la guerre. Elle vit maritalement avec un homme depuis des années, le capitaine C. Elle aime avant tout la liberté pour céder aux exigences d’apparence de la bonne société, à commencer par sa propre famille. Tant pis si elle doit renoncer aux réunions  familiales! Son ami est fait prisonnier quelques mois plus tard, abandonné dans les Stalag par une France qui vient de se déshonorer.

Marie-Louise fête ses 59 ans, en ce mois de novembre 1940 lorsque le maréchal Pétain vient à Toulouse pour sa première visite officielle en « zone libre ».

Anti-fasciste et courageuse, elle diffuse les messages d’un homme encore inconnu des Français, invitant à ne pas cesser le combat: le général de Gaulle. D’un naturel enjoué, bavard, exubérant parfois, rigoureux et sévère à la fois, Marie-Louise connaît bien le milieu toulousain et dit haut et fort ce qu’elle pense! Au point que la police française ouvre une enquête sur elle en septembre 1941. Mais le rapport conclut au déséquilibre mental. Marie-Louise Dissard s’évertue à accentuer tous les jours cette réputation pour agir plus tranquillement.

 

« Victoire »

Elle entre en contact avec l’un des premiers groupes de résistance toulousains : le « Réseau Bertaux ». Sous le pseudonyme de «Victoire», elle diffuse des tracts clandestins, récolte des renseignements pour les résistants. Mais la police française démantèle le réseau en décembre 1941. Tous ses membres sont jugés et enfermés « au secret » à la prison militaire de Furgole. « Victoire » se débrouille alors pour ravitailler toutes les semaines ses camarades emprisonnés.

 

Pat O’Leary

Albert Guérisse, officier belge, dit Pat O'Leary (1911-1989), DR

Albert Guérisse, officier belge, dit Pat O’Leary (1911-1989), DR

Au printemps 1942 elle rencontre le Docteur Albert Guérisse alias Pat O’Leary , officier belge, mais officiellement de nationalité canadienne, du moins pour les Allemands. Il est le chef du réseau d’évasion qui porte son nom. Ce réseau est chargé de récupérer les pilotes alliés tombés en territoire occupé.

Pat O’Leary manque de contacts sûrs dans le Sud-ouest. Il comprend rapidement la valeur de Marie-Louise Dissard pour son organisation et lui accorde toute sa confiance.

C’est en juin 1942, qu’elle prend le pseudonyme de «Françoise ». Elle installe le PC du réseau chez elle, rue Paul Mériel et prend en main l’organisation des transits par Toulouse.

Marie-Louise Dissard ne se consacre plus qu’à la gestion et au transfert des combattants alliés évadés, de jour comme de nuit. Elle s’occupe personnellement de la réception, de l’hébergement, du camouflage (c’était une spécialiste du déguisement) et du convoyage des aviateurs anglais ou américains pour les remettre à des passeurs.

 

Le Réseau Françoise (mai 1943 – août 1944)

Emilienne Eychenne

Photo extraite des Pyrénées de la Liberté d’Emilienne Eychenne

À partir de novembre 1942, les Allemands envahissent la zone sud, ce qui complique les activités du réseau. Marie-Louise est sollicitée par les mouvements de Résistance, comme Libération-Sud. Dans les milieux clandestins, sa réputation est déjà très solide.

Agenda FV 1943 Janvier Mars (23) RV ML DISSARD

Agenda de François Verdier mentionnant un rendez-vous avec « Melle Dissard » 12 rue Paul Mériel pour un tracteur…

En mars 1943, à la suite d’une dénonciation d’un agent nommé « Roger le légionnaire », la Gestapo démantèle complètement le réseau Pat O’Leary. Marie-Louise Dissard perd de nouveau tous ses camarades. Albert Guérisse est arrêté dans un bar du centre-ville de Toulouse. Il est torturé, transféré à Marseille puis déporté « Nacht und Nebel » (Camp de Mauthausen Natzweiler-Struthof, puis Dachau jusqu’en mai 1945)

Après avoir sauvé les papiers compromettants, Françoise se réfugie quelques temps dans sa ville natale, Cahors, puis déterminée retourne à Toulouse. Le War Office, persuadé que cette filière d’évasion est anéantie, suspend tous les financements et toutes les opérations.

Françoise ne renonce pas : elle se rend en Suisse pour rencontrer l’ambassadeur britannique et le persuader de reconstituer le réseau d’évasion. Convaincus, les Anglais lui donnent les moyens nécessaires à la mise en place d’un nouveau réseau, homologué sous le nom de « Réseau Françoise » en mai 1943.

L’Oncle François

Télégramme d'Oncle François, Archives départementales de la Haute-Garonne

Télégramme d’Oncle François, Archives départementales de la Haute-Garonne

A partir de ce moment, Françoise reçoit les instructions directement du vice-consul britannique, « l’Oncle François », qui lui envoie les moyens financiers, les renseignements sur les filières à emprunter et les lieux où les « colis » (les combattants) doivent être récupérés et transportés.

Surveillée par la Gestapo, Françoise vit cachée dans des greniers, des garages ou des caves d’où elle dirige les actions. Passée maîtresse dans l’art du déguisement, elle utilise tous les subterfuges pour passer inaperçue et récupérer renseignements et faux papiers. C’est un jour en veuve éplorée, un autre en paysanne, ou en femme excentrique, allant même jusqu’à changer son accent méridional identifié par les Allemands, qu’elle accompagne ses « colis » à travers les rues de Toulouse jusqu’aux quais de la gare Matabiau et même jusqu’en Espagne.

Son tempérament indépendant lui fait néanmoins outrepasser les directives des Britanniques : elle utilise les filières d’évasion pour les résistants français à l’insu des Anglais.

Marie-Louise Dissard et le général De Gaulle après la Libération.

L’efficacité, l’ingéniosité, le courage, la détermination, le dévouement et le sang-froid avec lesquels Marie-Louise Dissard a dirigé son réseau (qui recense 211 membres) ont permis à près de 700 aviateurs alliés et résistants de franchir les Pyrénées.

Pourtant ni son âge, ni sa condition de femme ne la prédisposaient pour prendre en main un tel réseau. Marie-Louise Dissard fut l’une des seules femmes en France à avoir dirigé seule une organisation de la Résistance (la plus célèbre étant Marie-Madeleine Fourcade, chef du réseau Alliance, soutenu également par les Britanniques).

 

Femme d’exception, Marie-Louise Dissard a su montrer son sens profond des valeurs humaines non seulement pendant les années noires mais également à travers son action en faveur de l’apprentissage des jeunes filles. C’est elle qui initie l’idée de créer à Toulouse un centre d’apprentissage féminin, inauguré en 1956, route d’Espagne (aujourd’hui Lycée Françoise, reconstruit à Tournefeuille après l’explosion de l’usine AZF en 2001)

Françoise, dans son bureau à la Libération, Yan

Françoise, dans son bureau à la Libération, Yan

 

Distinctions honorifiques:

1946:

Chevalier de la Légion d’honneur

Médaille de la Résistance (avec rosette)

American Medal of Freedom

Officier de l’Ordre de Léopold II

Croix de Guerre belge avec palmes

1947:

Citée Officier honoraire du très excellent Ordre de l’Empire Britannique :Francoise- american medal of freedom

« Mademoiselle Dissard a été l’un des plus brillants, courageux, énergiques parmi tous les membres actifs des évasions. Elle a rendu des services exceptionnels à la cause de la Liberté… »

 

 

40 rue de la Pomme, Toulouse

40 rue de la Pomme, Toulouse

 

En savoir plus :

Le Chemin de la Liberté: route d’évasion en Espagne: http://www.ariege.com/decouvrir-ariege/occupation-et-resistance/chemin-de-la-liberte

Pat O’Leary: https://fr.wikipedia.org/wiki/Albert_Gu%C3%A9risse

 

Textes: Elérika Leroy